Ushuaia, en Terre de Feu
Après quatre heures de vol, l'avion atterrit à Ushuaia, à l'extrémité Sud de l'Argentine. La chaleur étouffante de Buenos Aires nous paraît déjà lointaine. Ce matin, la température dépasse timidement 5°C et les vents sont violents. Les touristes sortent de l'aéroport ramassés sous d'épaisses couches de vêtements et s'empressent de monter dans un taxi. On se rend chez notre hôte, Maria Inès, une professeure de littérature de 57 ans qui vit à l'extérieur du centre dans le récent quartier de Los Alakalufes. On découvre sur la route les pics enneigés qui surplombent la ville et le canal Beagle. Le cadre est superbe.
La ville de près de 60 000 habitants est paisible ce jour-là. On longe la côte et on profite du paysage. L'artère commerçante avec ses nombreux magasins duty-free présente en revanche moins d'intérêt. D'immenses paquebots y déversent des milliers de touristes certains jours. On se retrouve avec des croisiéristes, un matin pluvieux, à visiter le musée du Presidio, dans l'ancienne prison. Un étage est dédié à l'histoire du lieu, un autre aborde la faune et la flore locales, des panneaux vantent les actions de Total dans la région... Le bâtiment est fourre-tout, mais un couloir conservé en l'état permet de se rendre compte des conditions extrêmes des anciens bagnards.
Ushuaia est une étape quasi-inévitable pour profiter de la nature environnante et des différents parcours de trekking. On commence par l'ascension du glacier Martial, avec sa jolie vue sur la ville. Le panorama est encore plus époustouflant en empruntant le sentier peu fréquenté du Cerro del Medio. On visite également le parc national Tierra del Fuego, où plusieurs chemins ont été aménagés au cœur de la forêt. Sans oublier la Laguna Esmeralda, passage touristique incontournable. On s'enlise de longs moments dans les tourbières et les marécages, mais les paysages magnifiques aux abords du lac en valent le détour.
En voilier sur le canal Beagle
On passe un peu plus de temps que prévu à Ushuaia, avec l'idée en tête de se rendre en bateau-stop à Puerto Williams, au Chili. On discute sur les pontons avec les skippers de passage. Les équipages qui s'y rendent sont déjà complets. Après plusieurs jours de patience, Bertrand et Aline, la trentaine, nous embarquent sur la "Mutine", un voilier de 14,20 mètres. Lui, originaire de Lorient, est skipper professionnel. Elle, de Paimpol, est ophtalmologiste. Ils sont partis du Morbihan il y a quatre mois pour faire un tour du monde. Ils ont traversé l'Atlantique puis ont longé les côtes brésiliennes, uruguayennes et argentines, parfois dans des conditions de navigation particulièrement difficiles. Ils nous font part de leur profond respect pour la mer et savent que même le meilleur des navigateurs est vulnérable face aux éléments.
Bertrand et Aline ont eu une vingtaine de demandes pour rejoindre Puerto Williams et ont constitué au feeling un équipage de six personnes. On embarque avec Maud et Joël, un couple animé par le projet de créer une ferme en Ardèche à leur retour de voyage, et avec Romain et Manu, qui parcourent la Patagonie à vélo depuis plusieurs semaines. Pendant cinq heures, on navigue paisiblement sur le canal Beagle. La météo est parfaite, le vent nous pousse tranquillement vers Puerto Williams. On rencontre phoques, pingouins, sternes et cormorans. De nombreux albatros s'envolent à notre approche, patauds au décollage mais si majestueux en vol. On arrive en fin de journée, heureux de cette expérience. On trinque à notre rencontre sur la "Mutine", avant de débarquer sur la terre ferme.
Puerto Williams, au bout du monde
Puerto Williams, qui compte près de 2 000 habitants, est située sur l'île Navarino, en région de Magellan et de l'Antarctique chilienne. Jusqu'ici considérée comme un village, elle est devenue officiellement le 4 mars la nouvelle ville la plus australe du monde. Ce changement de statut décrété par le gouvernement chilien vise surtout à développer le tourisme dans la région. On part rencontrer les habitants pour en discuter avec eux en vue d'un éventuel article sur le sujet. Le soir, on se retrouve avec nos compagnons d'équipage de la "Mutine" à bord du "Micalvi", le yacht-club aménagé sur une épave de navire militaire et géré par l'armée, ou à la pizzeria tenue par Isabelle, une Française qui vient y passer les saisons depuis deux ans.
Le maire a annulé notre rendez-vous au dernier moment, mais on interroge quand même plusieurs locaux. William, le responsable de l'office de tourisme, nous raconte l'histoire de l'île Navarino et nous présente les points touristiques. David, le président de la communauté indigène yagan, nous explique les luttes permanentes de son peuple contre le tourisme de masse et les multinationales qui s'installent sur leurs terres et détruisent la nature environnante. Jaime, pécheur de crabes de 50 ans, y voit l'opportunité pour se reconvertir dans le tourisme. Enfin, Cecilia, responsable de l'auberge et du camping El Padrino, craint que la ville n'y perde son âme et ne troque un tourisme plus restreint et tourné vers la nature pour un tourisme de masse.
On ne pouvait pas partir de l'île sans avoir arpenté ses sentiers qui font sa réputation. À défaut d'avoir pu faire le trek de quatre jours de los Dientes de Navarino, on monte jusqu'au sommet du Cerro de la Bandera, qui offre une vue magnifique sur le canal Beagle. En redescendant, on croise une dernière fois les membres de la « Mutine », la plus belle des manières de conclure ce séjour. Nous quittons l'île avec un bateau de marchandises, qui accoste à Puerto Williams une fois par semaine. Cap vers le Nord pour 30 heures de navigation jusqu'à la ville de Punta Arenas.
Morgane Méneret et Arnaud Botrel
Credits:
Arnaud Botrel et Morgane Méneret