Avec le changement climatique, la forêt française souffre et se transforme. Mais elle peut compter sur une multitude d’acteurs, partout en France, pour l’accompagner et l’aider à s’adapter au nouveau climat. Rencontre avec ces « fous de forêt » dans les départements de l’Oise et du Jura.
Axel PEYRIC
- Mission : protection des milieux naturels
- Profil : chargé de mission grand tétras et forêt
Avec le changement climatique, la forêt montre des signes de faiblesse, parce qu’on a des événements à répétition. Elle n’a pas de répit : stress hydrique, attaques de scolytes… Chaque année, la forêt puise un peu plus dans ses réserves. À un moment, on arrive à un point de bascule.."
Le scolyte est naturellement présent dans nos forêts. Ce qui fait que cela prend des proportions importantes, c’est l'évolution du climat, des températures plus hautes et une pluviométrie globalement plus faible."
Le scolyte agit sur un arbre qui est généralement affaibli : il se met sous l’écorce et creuse des galeries. Très vite, cela empêche la sève de circuler normalement. C’est comme pour nous : si on empêche le sang de circuler, c’est compliqué."
Comme toutes les espèces, le grand tétras a une capacité d’adaptation. Le problème c’est la vitesse du changement climatique. Alors, on essaie de lui donner du temps pour qu’il ait une chance de s’adapter. On agit pour maintenir un habitat forestier et limiter la pression humaine sur le milieu."
Daisy COPEAUX
- Mission : gestion du domaine forestier
- Profil : directrice du domaine forestier et immobilier du Château de Chantilly
Le domaine de Chantilly c’est 7 800 hectares, dont 6 300 hectares de forêt. C’est une forêt très ancienne, elle a plus de 800 ans ! Elle est constituée en majorité de chênes pédonculés. Toute une économie, mais aussi des paysages, ont été construits autour de cette essence. Plusieurs espèces lui sont inféodées, comme le pic ou encore certaines chauves-souris."
Depuis quinze ans, on se rend compte qu’il est de plus en plus difficile de planter comme on le faisait avant […]. On est obligés de regarnir deux, trois fois, c’est-à-dire que quand on met un petit plant, on n’est pas sûrs qu’il soit encore vivant dans 10 ans. On s’est rendu compte dans le même temps que les chênes adultes commençaient à mourir."
La forêt rend des tas de services à l’être humain. Elle fournit un matériau renouvelable, mais surtout, elle donne de l’oxygène, elle filtre l’air et l’eau, elle accueille une biodiversité et elle séquestre énormément de carbone. Mais pour séquestrer le carbone, il faut qu’elle reste vivante."
Bruno LE LOUËT
- Mission : travaux forestiers
- Profil : conducteur de travaux
Il faut arrêter de penser que le végétal, c’est inerte. La forêt, c’est vivant, très vivant même, et ça meurt ! […]. En deux ans, on peut perdre un grand chêne de 150 à 200 ans."
On travaille beaucoup avec les lycées, les écoles. Il faut transmettre, il faut que les jeunes comprennent que c’est leur avenir qui se joue maintenant. Quand on parle de forêt, on parle de très long terme, on parle même de centaines d’années pour les chênes."
Cette année, sur la saison de plantation, on a remis 80 000 arbres d’essences différentes. Ça, c’est juste pour remplacer ce qui disparaît. Sur la forêt de Chantilly, aujourd’hui, on ne récolte plus d’arbres sains, on ne fait que des coupes sanitaires, on ne récupère que ce qui est en train de mourir. C’est un problème, car on a besoin d’argent pour continuer à faire des études sur la forêt et puis aussi replanter."
Charlotte LIAUZUN
- Mission : diagnostic forestier
- Profil : ingénieure forestière, responsable d’unité territoriale
Ici, à Chantilly, on est dans une forêt de chênes. Et le chêne dépérit énormément. La première chose qui frappe, c’est le houppier des arbres car, quand ils dépérissent, ils perdent leurs feuilles par le haut."
Décrire et diagnostiquer le peuplement forestier, cela permet de mieux le gérer. Là, avec le compas, je mesure le diamètre des arbres à hauteur d’homme…"
On a une méthode de notation qui va de A à F. Le A, c’est l’arbre qui est sain, en bonne santé et qui n’a pas de problèmes dans son pied. Le F c’est un arbre mort sur pied. Pour noter, on observe notamment le houppier de l’arbre, s’il y a des branches mortes, l’état des rameaux…"
Lilian DUBAND
- Mission : reconstitution et sylviculture
- Profil : chargé de mission changements climatiques
Pour choisir les essences que l’on plante, on s’assure qu’elles sont adaptées aux conditions actuelles et futures, telles qu’on peut les envisager avec les modèles climatiques. On fait aussi une analyse du sol pour savoir s’il est compatible."
L’îlot d’avenir, c’est une parcelle sur laquelle on teste une essence d’arbre qui est nouvelle pour la zone. Cela s’inscrit dans un projet de recherche participative au niveau national. Là, on fait des essais pour acquérir des connaissances sur le calocèdre de Californie."
On a plusieurs cartes à jouer pour adapter la forêt au changement climatique. On a déjà changé notre approche, notamment pour la plantation : mélange d’essences, introduction d’arbres méditerranéens, association de plantation et de régénération naturelle… On réagit et on va continuer à avancer !"
Face à l’évolution du climat, on a la chance d’avoir un métier dans lequel on peut agir, et ça c’est fort."
Aurélie DEVEAU
- Mission : connaissance des sols
- Profil : chargée de recherche en microbiologie
La forêt telle qu’on la connaît à l’heure actuelle n’existera probablement plus dans 20 à 30 ans […]. Avec le réchauffement climatique, les arbres n’arrivent plus à boire, doucement ils s’épuisent. À cela s’ajoutent les hannetons, qui font des défoliations massives et qui attaquent les racines, des problèmes avec les cervidés… Le dépérissement est multifactoriel."
Le constat, il est dur à entendre : la forêt, elle va mourir. Mais on ne va pas rester inactif face à ce constat ! L’idée c’est d’essayer de trouver des essences de remplacement capables de résister à la nouvelle donne climatique."
Les arbres ont leurs sols préférés ! Avec une cartographie très précise, on va chercher à savoir quels sont les sols les plus adaptés à quelles essences."
Et puis, malgré le dépérissement intense, on a aussi des arbres qui résistent. On va donc favoriser ces arbres qui sont moins sensibles en les laissant se propager et en les préservant. "
Jean-Charles BOCQUET
- Mission : action bénévole
- Profil : coordinateur
Notre collectif rassemble des chercheurs, des forestiers, des spécialistes de la forêt et un groupe de bénévoles ! Ce groupe est à la disposition des responsables du programme action-recherche déployé par le domaine de Chantilly. Il contribue aux travaux de terrain, à la recherche et au test, par exemple, de nouvelles essences d’arbres venues du sud de la France."
D’une vingtaine de bénévoles au départ, en 2020, nous sommes passés à 360 aujourd’hui : des naturalistes, des joggers, des promeneurs, des chasseurs… Des gens qui ne connaissent pas forcément la forêt, mais qui en bénéficient, qui veulent comprendre ce qui se passe et apporter leur contribution à son sauvetage."
Il y a une tâche qui va rester gravée dans les mémoires, c’est la participation aux prélèvements de sol dans la forêt de Chantilly. En 2021-2022, nous avons quadrillé cette forêt, nous avons fait 1 300 prélèvements de manière à connaître les variations de sol. Ils permettront, nous l’espérons, d’avoir des approches différentes en termes de choix des espèces d’arbres et de gestion de la forêt."
Laurie SCHIFF
- Mission : production de graines forestières
- Profil : responsable de la sécherie de la Joux (ONF)
La sécherie de la Joux est l’un des deux fournisseurs français de graines forestières. Chaque année, elle traite plusieurs tonnes de graines d’une centaine d’essences de feuillus et de résineux. Ici, on prépare la forêt de demain et on participe à la sélection d’essences adaptées au changement climatique."
Ce qui peut impacter la fructification des arbres, c’est la sécheresse. Elle est à double tranchant : les premières années, la fructification est très bonne, les arbres sont stressés et réagissent en produisant plein de graines. Mais au bout de deux ou trois ans, ils n’ont plus assez d’énergie. Ces dernières années, on a de moins en moins de fruits et on a aussi moins de graines par fruit."
Credits:
[ Texte : Anne Baron ] - [Photos : Arnaud Bouissou - TERRA ]