En ce mois de l’histoire des femmes, les Archives et collections spéciales souhaitent revisiter ses collections au regard de la thématique du travail des femmes.
De nos jours, les femmes sont de plus en plus salariées, mieux formées et donc bénéficient d’une plus grande autonomie dans la société occidentale actuelle. Malgré les nombreuses inégalités encore existantes, depuis ces 20 dernières années, il est possible de constater une plus grande mixité et équité pour les femmes sur le marché du travail. Cependant, ces nouvelles considérations ne devraient pas faire oublier que l’histoire du travail féminin n’est pas linéaire. Une meilleure considération des femmes sur le marché du travail actuel, ne signifie en rien leur entrée récente dans le monde du travail: les femmes ont de tout temps travaillé!
A partir des années 1960, les féministes ont contribué à questionner la place des femmes dans les récits historiques traditionnels, révélant la marginalisation, et même l’éviction totale des femmes de la scène historique. Il importe de reconsidérer l’histoire officielle consacrée aux hommes et écrite par eux, pour y intégrer les expériences de vie de femmes et considérer leurs contributions dans le monde du travail. Pour ce faire, il faut souvent rassembler des travaux dispersés, en histoire, en littérature et histoire de l’art, revisiter les archives, et bien souvent lire entre les lignes ou encore interpréter les silences (Perrot, 1998).
Gauche: Groupe de femmes assises à une table de réunion [pendant le groupe de travail du maire sur la condition féminine], Collection des archives du mouvement canadien des femmes (AMCF) 10-001-S3-I502
Cette exposition vous propose de découvrir des documents d’archives, des manuscrits et des livres rares datés du 16ème au 21ème siècles. Ces documents témoignent de l’implication des femmes dans diverses occupations: imprimeuse, apothicaire, sage-femme, chimiste, mathématicienne, ingénieure, avocate, charpentière/menuisière, etc. Mis en contexte, ces documents évoquent aussi le parcours de femmes, parfois pionnières dans leur domaine d’activités.
L'exposition ne prétend en aucun cas être exhaustive sur les sujets abordés. Il est également important de noter qu’en raison d’un manque de représentations de l’expérience des femmes PANDC dans les collections des ARCS, l’exposition rend peu compte de leurs perspectives. Consciente de ce fait, l’équipe des ARCS souhaite par cette exposition susciter votre intérêt, mais également vos réflexions et suggestions sur les possibilités de développement de ses collections d’archives vers une plus grande représentativité des expériences d’un plus grand nombre de femmes canadiennes.
Les Presses de la Santé de Montréal étaient un collectif féministe à but non lucratif qui a publié des brochures imprimées à prix abordable, en français et en anglais, sur la sexualité et la santé sexuelle, pendant plus de 30 ans, fonds des Presses de la Santé de Montréal, 10-093. Voir aussi l'exposition numérique: The Montreal Health Press' First Birth Control Handbooks.
Membres du collectif des Presses de la Santé de Montréal assises autour d'une table. Photographie de Judith Lermer Crawley, [1983-1990]. Fonds des Presses de la Santé de Montréal, 10-093-S6-F27-I1
LES FEMMES DANS LE DOMAINE DE LA SANTÉ
Un mouvement pour la santé des femmes prend son essor dans les années 1960 en Occident. Le mouvement féministe fait collectivement prendre conscience de l’oppression subie par les femmes en matière de soins, notamment en raison de pratiques médicales peu soucieuses de leur intégrité physique et mentale. Il importait de reconsidérer la santé des femmes à partir de leur point de vue et non de celui de savoirs dits scientifiques résultant du progrès de la médecine au 20ème siècle. Pourtant, les préoccupations médicales pour la santé des femmes ne sont pas nées avec le mouvement féministe. De tout temps les femmes ont pris soin de leur santé, se sont impliquées dans le soin aux personnes et aux femmes en particulier.
Tout au long de l'histoire, le métier de sage-femmes semble avoir toujours existé. Bien que leurs pratiques varient selon les coutumes d’une région à une autre, leur rôle est d’assister les femmes lors de la grossesse et de l’accouchement. D’un point de vue médical, leurs pratiques ont souvent été sous estimées et reléguées au domaine domestique. La complexité et les connaissances médicales requises pour exercer ce métier ont souvent été passées sous silence. Pourtant cette profession a une longue tradition et ses activités de soins apportés aux femmes sont des plus répandues historiquement et culturellement en Occident. (Connor 1994, 103).
En Europe occidentale, bien que rares, les textes écrits par des sage-femmes existent et fournissent des récits importants du point de vue des femmes. Louise Bourgeois (1563-1636) était sage-femme à la naissance des six enfants de la reine de France, Marie de Médicis. En 1626, Bourgeois a publié les observations qu'elle a faites en travaillant avec la reine, donnant ainsi un aperçu des pratiques de sage-femme auprès de la noblesse européenne du 17ème siècle. Le premier volume d'un manuel d'obstétrique et de gynécologie est publié en 1609, et le Recueil des secrets, un livre de recettes médicales, en 1635. À cette époque, les textes médicaux sur l'accouchement étaient principalement écrits par des hommes et le domaine de l'édition n'était pas accueillant pour les femmes (Lingo 2017). Afin de faire publier son oeuvre " [...] en tant que voix "autre" - c'est-à-dire féminine -, Boucher a dû défendre son droit de publier " (Lingo 2017, 3).
À droite: frontispice avec un gravure du portrait de Bourgeois tiré des "Observations de Lovyse Bourgeois dite Boursier, sage-femme de la royne : l'abregé du contenu se verra au troisieme fueillet, & à la fin du livre," à Rouen : chez la veufe Thomas Daré, ruë de Iuifs, prés de Palais, 1626, RG 93 .B7 1626
En Ontario, depuis le début du 19ème siècle, les activités des sage-femmes se trouvent de plus en plus en concurrence avec celles des médecins. Des tensions surgissent avec le corps médical formé exclusivement par des hommes et aboutissent à la quasi-disparition de la pratique des sages-femmes dans la première partie du 20ème siècle (Connor 1994). Dans les années 1970, des femmes s’organisent pour faire pression et légitimer la profession de sage-femme au sein du système de santé (Dodd et Gorham 1994). La profession de sage-femme et le mouvement pour l'accouchement naturel ont gagné en popularité. Établi en 1983, le Midwifery Task Force of Ontario (MFT-O) était un groupe de pression communautaire visant à promouvoir la législation concernant la profession de sage-femme en Ontario. Le MTF-O a obtenu le soutien des femmes et de leurs familles qui cherchaient une alternative au modèle médical d'accouchement et de soins de maternité. L'Association des sages-femmes de l'Ontario (AOM) et la MTF-O ont uni leurs forces pour défendre la profession de sage-femme en tant que profession légale. Cette collaboration a abouti au projet de loi 56, la Loi sur la profession de sage-femme, adopté le 31 décembre 1993, faisant de l'Ontario la première province du Canada à reconnaître, réglementer et financer la profession dans le cadre du système de soins de santé.
"Midwifery Hotline. Having a baby? Create a Healthy Beginning," 13 octobre 197- - Midwifery Task Force of Ontario fonds, 10-011-S1-F8-I1
Comme pour la profession de sage-femme, les femmes ont une longue tradition de pratique de la médecine et de la pharmacie. Comme on pouvait s'y attendre, en raison du statut juridique et économique inférieur des femmes par rapport aux maris et aux pères, il est souvent difficile de trouver une reconnaissance officielle de leur travail d'apothicaire et de guérisseuse (Fissel). Mais dans toute l'Europe, les épouses et les filles ont joué un rôle essentiel dans les entreprises familiales d'apothicaires, et certaines femmes, en particulier les veuves, se sont parfois taillé une réputation à titre individuel. Au cours des siècles suivants, le travail d'apothicaire (puis de pharmacien-ne) était même une option pour les femmes qui se voyaient refuser l'accès aux écoles de médecine (Rayner-Canham, 1-2).
Comme il ne subsiste que peu de traces documentant le travail quotidien des femmes, ce livre d'apothicaire néerlandais écrit à la main au 17ème siècle est encore plus remarquable. Ses premières lignes, traduites, se lisent comme suit : "Livre de médecine contenant divers médicaments et remèdes que j'ai rassemblés avec beaucoup d'efforts et d'amour afin d'aider encore plus les gens." Écrit à plusieurs mains, l’ouvrage contient plusieurs recettes, Il a été écrit à plusieurs mains, probablement les membres d'une même famille. Autre fait remarquable, une autrice est nommée: Margarite van Wassenaer. L’ouvrage est achevé vers 1652-1660, avec quelques ajouts ultérieurs. Il constitue une fenêtre remarquable sur la contribution d'une femme à la médecine et à la pharmacologie.
À gauce: première page de Medecynboeck van diversche medecynen... [Hollande du Sud, vers 1652, R 128.7 .W38 1660
Avec l'avènement de l'industrialisation au 19ème siècle, les apothicaires ont commencé à évoluer vers les pharmacies que nous connaissons aujourd'hui. Elles n'étaient plus des espaces où l'on mélangeait à la main des minéraux et des herbes pour soigner les maux. L'industrialisation a favorisé le développement des entreprises pharmaceutiques, ce qui a éloigné la médecine des remèdes autrefois fabriqués sur mesure dans une apothicairerie. Cette standardisation a constitué un obstacle pour les femmes à un domaine de travail qui leur était autrefois accessible.
À l'instar de la pharmacie, de nombreux autres secteurs relevant de la santé à cette époque sont restés dominés par les hommes, et les femmes se retrouvaient souvent dans des professions réservées à leur genre, telles que sage-femme et infirmière. Au Canada et ailleurs, le manque de considération apportée à la santé des femmes et au travail des femmes dans ce domaine, notamment des femmes autochtones et des femmes de couleur, a eu des conséquences déplorables sur la qualité des services de santé prodigués auprès de la population. La défense des droits est devenue par conséquent une part importante du travail des femmes qui s’investissent dans le domaine de la santé.
Au milieu du 20ème siècle, mécontentes des soins que leur prodiguaient leurs médecins, les femmes canadiennes ont formé des collectifs et des organisations dans tout le pays. Leurs objectifs étaient de donner aux femmes les moyens de prendre en charge leur santé en défendant leurs intérêts, en les informant, en les faisant prendre connaissance de leur corps, et en les encourageant à être actives pour la défense de leurs droits [voir les documents du fonds Susan Moger - 10-035, le fonds du Réseau canadien pour la santé des femmes - 10-051, Montreal Health Press - 10-093, et bien d'autres]. Aujourd'hui, les femmes continuent de lutter pour mettre fin aux pratiques oppressives des systèmes de santé souvent encore irrespectueux de l’intégrité physique et mentale des femmes.
Album de collage de coupures de journaux sur les femmes dans le domaine de l'ingénierie, provenant du fonds Claudette Mackay-Lassonde, 10-184-S3-F22
LES FEMMES EN STIM
Tout au long de l’histoire, les femmes ont contribué à enrichir le domaine des STIM (sciences, technologies, ingénierie et mathématiques) mais leur présence et leurs réalisations ont souvent été passées sous silence.
De Maria Gaetana Agnesi (1718-1799), première femme à écrire un manuel de mathématiques, à Émilie du Châtelet (1706-1749), philosophe naturelle, physicienne et mathématicienne, notre collection de livres rares ne comprend que quelques témoignages des innombrables contributions des femmes au progrès scientifique. La plus connue représentée dans les collections est peut-être Marie Curie (1867-1934). Physicienne et chimiste, elle a remporté deux prix Nobel. Ses travaux en radiologie pendant la Première Guerre mondiale ont été résumés dans son ouvrage intitulé “La radiologie et la guerre”, dont un exemplaire signé de sa main fait désormais partie des collections. Son plaidoyer en faveur de l'utilisation de machines à rayons X pour identifier les os cassés et pour localiser les balles et les éclats d'obus avant une opération chirurgicale a permis d'améliorer considérablement les soins.
Aujourd'hui, sur le marché du travail, les STIM restent encore des secteurs dominés par les hommes. Au cours de ces 20 dernières années, la présence des femmes dans ces domaines est en progression. Leur présence permet d’apporter une plus grande diversité dans l’approche des travaux entrepris dans ces secteurs. De meilleures conditions leur sont offertes pour s’y épanouir, et leurs contributions peuvent désormais être mieux reconnues. On peut citer l’exemple récent de Jennier Doudna qui créa avec des collaborateurs, un outil d’édition de gènes CRISPR ouvrant ainsi la voie à la création de vaccins pour combattre le COVID-19.
Cette meilleure représentation actuelle des femmes dans les STIM est le résultat de l’engagement de plusieurs femmes - souvent pionnières dans leurs domaines de spécialité - dans la promotion des filles et des femmes en STIM.
Dans une entrevue accordée au Globe and Mail en 1981, l'ingénieure chimiste et nucléaire, Dr. Claudette MacKay-Lassonde, a décrit les ingénieur-e-s qui réussissent comme suit: "des personnes créatives, capables de résoudre des problèmes, ayant un penchant scientifique et un sens pratique (traduit de l’anglais)”. Dr. laudette MacKay-Lassonde a sur mettre à profit ses capacités analytiques et créatives exceptionnelles pour s'élever dans son domaine et faire en sorte que l'ingénierie apparaisse comme une carrière viable pour les jeunes femmes. Dr. Claudette MacKay-Lassonde a parlé de son expérience personnelle, qui lui a permis de surmonter les difficultés manifestes et subtiles auxquelles elle a été confrontée en tant que l'une des très rares femmes à entrer dans le domaine de l'ingénierie au début des années 1970. Elle est l’une des huit femmes diplômées du programme de baccalauréat en génie chimique de l'École Polytechnique de 1971. Dr. Claudette MacKay-Lassonde a obtenu une maîtrise en génie nucléaire à l'Université de l'Utah. Elle a occupé des postes de direction chez Hydro Ontario, Northern Telecom et Xerox, et a été la première femme présidente de l'Association professionnelle des ingénieurs de l'Ontario (APEO) (1986-1987) ainsi que la première femme vice-présidente du Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie du Canada (CRSNG) (1987).
À droite: "Portrait de Claudette MacKay-Lassonde" , 1991, Fonds Claudette MacKay-Lassonde, 10-184-S4-F14-I1
Probablement utilisées pour le travail de Dr. MacKay-Lassonde en tant que directrice des prévisions de charge d'Hydro Ontario, qui prévoit les demandes des consommateurs et l'approvisionnement en énergie.
"Notes of Load Forecasts Department,” (1984) Fonds Claudette MacKay-Lassonde, 10-184-S1-F9.
Lors de l'entrevue de Claudette MacKay-Lassonde en 1981, les femmes ne représentaient que 0,3 % des professionnels de l'ingénierie au Canada. En 1987, les femmes ingénieures canadiennes étaient passées à 10 %. Les femmes pionnières dans les STIM citent l'importance du réseautage, des rencontres et du partage d'expériences pour surmonter les obstacles rencontrés dans les professions à dominante masculine comme l'ingénierie. “Lorsque vous êtes la première femme à faire quelque chose, vous subissez un certain stress. En tant que femme, vous êtes plus visible. Tout le monde vous observe pour voir si vous allez être bonne ou non (traduit de l’anglais)", dit Claudette MacKay-Lassonde (entretien avec Engineering Times, 19 avril 1982).
Claudette MacKay-Lassonde a fourni aux femmes des tribunes pour dénoncer les discriminations, en fondant la Fondation commémorative du génie canadien (FCGC) en 1989. La fondation a permis d’offrir des bourses d'études à des étudiants prometteurs et de rendre hommage aux femmes victimes du massacre de l'École Polytechnique en 1989. Elle a également contribué à la fondation de Women in Science and Engineering (WISE) en 1977. Elle organise la première convention canadienne des femmes ingénieures en 1981 et jette ainsi les bases des conférences nationales annuelles, qui se poursuivent encore aujourd’hui. Elle est également l’une des initiatrices du projet de chaire nationale pour les femmes en science et en génie, qui vera le jour en 1989 et dont la première détentrice sera Monique Frize.
À gauche: “Travailleurs d'Hydro Ontario" [198-], Fonds Claudette MacKay-Lassonde, 10-184-S3-F21-I1
Modèle et pionnière dans son domaine de spécialité en génie biomédical, Monique Frize s’est également pleinement investie tout au long de sa carrière dans la promotion des femmes qui font ou souhaitent faire carrière en STIM. Elle a démontré comme d’autres femmes avant elle, sa capacité à exceller dans des domaines dits non traditionnels pour les femmes. Elle est la première femme à obtenir un baccalauréat en sciences appliquées en génie électrique de l’Université d’Ottawa en 1966. Souhaitant investir ses compétences dans l’amélioration des conditions de santé, elle poursuit une maîtrie en génie électrique à l'Imperial College of Science and Technology de Londres avant d'obtenir un doctorat de l'Erasmus Universiteit de Rotterdam; elle a ensuite obtenu plusieurs doctorats honorifiques.
À droite: Monique Frize devant une affiche promouvant l'ingénierie pour les filles, [1989-1996] Fonds Monique Frize, 10-123-S5-SS4-SSS2-F30
À partir de 1971, Monique Frize travaille comme ingénieure clinique à l'hôpital Notre-Dame de Montréal avant de devenir directrice du service régional d'ingénierie clinique pour le sud-est du Nouveau-Brunswick. Elle a été nommée à la faculté de recherche de l'Institut de génie biomédical de 1990 à 1997 et a travaillé comme scientifique affiliée à l'hôpital Dr Everett Chalmers. Monique Frize est devenue professeure titulaire à l'Université Carleton en 1997 et a été nommée titulaire de la chaire conjointe NSCERC/Nortel pour les femmes en sciences et en génie en Ontario de 1997 à 2000. Parmi les innovations de Monique Frize en matière de génie, mentionnons la mise au point d'un logiciel permettant de prévoir les complications chez les bébés prématurés ; elle a également perfectionné une technique de détection de l'arthrite à l'aide de caméras infrarouges. Monique Frize a reçu de nombreuses distinctions et honneurs : elle a reçu l'Ordre du Canada en 1993, puis la médaille du jubilé du gouverneur général en 2002. Une grande partie de son travail consiste également à promouvoir l'ingénierie comme une carrière viable pour les jeunes femmes."
Journée internationale des femmes. Calendrier de 1985. [Droits d'auteurs Jaren McLeod], Fonds de l'Association des femmes dans les métiers, 10-076-S4-F10
LES FEMMES DANS LES MÉTIERS
Autres domaines d’activités ou les stéréotypes genrés sont encore bien encrés en Occident: les métiers - considérés ici comme relevant d’une activité manuelle ou mécanique, nécessitant l’acquisition d’un savoir-faire, d’une pratique, tels que les métiers du bâtiment (maçonnerie, charpenterie, etc.), ou encore les métiers du bois ou de la métallurgie.
Du Moyen-âge à l’époque industrielle, peu de sources écrites mentionnent explicitement l’implication des femmes dans les métiers. Ces secteurs d’activités apparaissent souvent inaccessibles aux femmes eu égard à leur caractère de pénibilité, mais aussi en particulier parce qu’ils ne répondent pas aux attributs de la féminité et aux rôles sociaux habituellement octroyés aux femmes. On peut alors s’interroger face au silence des sources, sur l’absence réelle ou symbolique des femmes dans les métiers? De plus en plus d’études historiques et pluridisciplinaires récentes apportent progressivement un éclairage différent selon les époques, les régions, et les types d’activités déterminés, et démontrent que la réalité du travail féminin dans les métiers est souvent plus complexe que les représentations genrées qui nous sont parvenues.
En Europe, le travail dans les métiers était généralement réglementé par des guildes (organisations de commerçants et d'ouvriers qualifiés), et des apprentissages étaient nécessaires pour y accéder (plus tard, les syndicats ont commencé à remplacer les membres des guildes). Bien que les apprentissages formels et les adhésions aux syndicats ne soient pas toujours fermés aux femmes, jusqu'au 19ème siècle, la plupart des femmes s'impliquaient couramment dans les métiers par le biais de leur travail dans les entreprises familiales [Broomhall, 2001; Score, 2014]. Le travail dans les imprimeries et les librairies européennes impliquait de nombreux métiers différents : écrire, copier, composer, graver, relier, vendre, etc. Ces ateliers étaient souvent gérés par des familles entières, y compris les femmes, qui devaient également s'occuper des tâches ménagères. Officiellement, les femmes semblent avoir été exclues de ces types de métiers.
À gauche: "Sisters In The Building Trades - Stickers" [1999-], Fonds Valerie Overend, 10-132-S17-SS6-I3
Yolanda Bonhomme Kerver (ca.1490-1557), Martina Plantin (1550-1616), Elizabeth Bee Flesher (ca.1678) et Anne-Geneviève Hénault Coignard (d.1705) ont toutes été élevées dans l'imprimerie et la librairie de leur père. Elles ont été mariées et sont devenues mères d'imprimeurs, et toutes trois ont hérité d'imprimeries lorsqu'elles sont devenues veuves. En 1522, Bonhomme-Kerver rejoint la guilde des imprimeurs parisiens lorsqu'elle reprend l'imprimerie prospère de son mari ; elle se spécialise ensuite dans les livres d'heures illustrés et est la première femme à imprimer une édition de la Bible en 1526 [Galligan, 2018]. De même, en 1610, Plantin est nommée à la tête de ce qui avait été la maison d'édition de son père, puis de son mari, à Anvers, et la dirige jusqu'à sa mort en 1616 [Musée Plantin-Moretus]. Flesher dirigea l'imprimerie de la famille de son mari à Londres entre 1672 et 1688 ; son catalogue comprenait principalement des livres de droit, en plus d'œuvres comme la Métamorphose d'Ovide et le Roi Lear de Shakespeare [Davis & Bilde, 2021]. On sait moins de choses sur Coignard, mais elle semble avoir travaillé aux côtés de son fils après la mort de son mari. Elle aurait continué à diriger l’imprimerie y compris une fois que son fils ait atteint l'âge légal pour reprendre l'affaire [Bibale].
Nombreuses sont les veuves de l’époque, telles que Coignard, qui font reconnaitre leurs travaux sous la désignation de “veuve de... “ ou en utilisant les noms de leurs maris. Il est donc remarquable que ces femmes aient atteint une certaine reconnaissance dans leur veuvage, voir même une certaine indépendance économique. L'entreprise que Plantin a reprise avait appartenu à son père et celui-ci l'avait transmise à ses gendres, et non à ses nombreuses filles instruites et compétentes. Seules quelques femmes parviendront à remettre en cause ce statu quo. Pendant des siècles, ce sont essentiellement les hommes qui ont gardé le contrôle du contenu diffusé. Ce n'est qu'avec la révolution industrielle au 19ème siècle, lorsque l'impression est devenue encore plus rapide et moins chère, et que les femmes ont été légalement exclues des syndicats de presse, qu'un plus grand nombre de femmes ont pu gérer leurs propres entreprises, partageant les connaissances et les idées qu'elles souhaitaient [Tradeswomen Magazine, 1998].
À droite: Imprimé à Paris par la veuve de Jean-Baptiste Coignard, imprimeur & libraire, et Jean Baptiste Coignard, fils, imprimeur & libraire, [sur] la rue St Jacques, sous [l'enseigne de] la bible d'or, PA 6278 .A3 D83 1691
The Women's Press, établie en 1971 par un sous-groupe du mouvement de libération des femmes de Toronto, a été créée en réponse à l’insatisfaction de femmes envers la communauté des éditeurs traditionnels qui ont rejeté l'ouvrage "Women Unite !" - la première compilation d'écrits féministes contemporains canadiens. Le mandat de la maison d’édition féminine a donc été en partie de fournir un moyen alternatif pour diffuser plus largement les idées féministes. The Women’s Press a joué un rôle essentiel dans la prolifération d'œuvres canadiennes de haute qualité dans les domaines du genre, de la sexualité et des études féminines [Fonds The Women's Press - 10-012].
Janice Bell, Imprimeuse. Calendier de 1988 [Droits d'auteurs Jaren McLeod], Fonds de l'Association des femmes dans les métiers, 10-076-S4-F10
La révolution industrielle du milieu du 19ème siècle entraine une plus grande représentation des femmes dans les métiers, notamment en raison de l'expansion du marché du travail. Elles sont alors en plus grand nombre sur les chantiers en tant qu’ouvrières. La réprobation sociale face à l’implication des femmes dans les métiers tend à s’amoindrir. Ce sont cependant les deux grandes guerres mondiales qui bouleverseront les stéréotypes genrés liés à ces secteurs d’activités dans l’imaginaire collectif. En l’absence des hommes, les femmes sont désormais visibles dans des secteurs d’activités considérés auparavant comme inadaptés à leur compétences physiques ou mentales. Certaines exercent des métiers spécialisés et travaillent dans le secteur manufacturier pour aider à produire la machinerie lourde nécessaire à la guerre. D'autres occupent des emplois dans le domaine électrique, ou travaillent comme soudeuses, riveteuses et mécaniciennes, réparant et assemblant moteurs et autres appareils nécessaires en temps de guerre. Au retour des troupes, et souvent sous la contrainte, beaucoup sont reléguées à des tâches moins valorisées, voir tout simplement renvoyées de ces secteurs d’activités. Cependant leur présence dans des positions clefs marquera la mémoire collective, démontrant que les femmes possèdent les compétences, la force et la capacité de s’acquitter des mêmes tâches que les hommes.
Les femmes entrent maintenant dans les métiers par choix plutôt que par nécessité nationale, mais elles ne le font pas sans barrières sociales. Le mouvement féministe des années 1970 vient remettre en question les stéréotypes persistants dans ces secteurs d’activités. Bien qu’au cours de ces 30 dernières années, le nombre de femmes actives dans les métiers spécialisés ait augmenté, elles y sont encore largement sous-représentées. Dans les années 1980, des associations professionnelles telles que l’Association des femmes dans les métiers de Toronto se mettent en place dans différentes localités canadiennes afin de briser l’isolement rencontré par les femmes actives dans ces métiers non-traditionnels. Ces organisations agissent à la fois d’un point de vue éducatif et politique, pour continuellement renforcer les liens entre les femmes de métiers, les syndicats et les employeurs, mais également convaincre les décideurs fédéraux et provinciaux, et les syndicalistes de la viabilité du travail des femmes dans les métiers.
Valerie Overend, une des rares femmes canadienne à obtenir à la fin des années 80, le Sceau rouge en charpenterie/menuiserie, fait le constat de l’absence de femmes sur les chantiers de construction dans ses premières années d’exercice. Comprenant les barrières auxquelles les femmes peuvent faire face, Valérie Overend s’est investie dans la promotion des métiers auprès des filles et a soutenu le développement de programmes adaptés à leurs besoins. Grace à l’implication de plusieurs pionnières telles que Valerie Overend, et de nombreuses associations professionnelles, des formations collégiales offrent désormais des programmes de formation spécialement conçus pour les femmes. Ainsi les jeunes filles peuvent acquérir les compétences dont elles auront besoin sur un chantier, et ainsi s’épanouir dans un secteur encore largement masculin.
À gauche: Valerie Overend [Droits d'auteur David Weir] Fonds Valerie Overend, 10-132
L'affiche annonçant les activités organisées pour la Journée internationale de la femme représente un dessin de courtepointe avec neuf carrés, chacun montrant divers symboles liés soit au mouvement des femmes, soit à une variété de professions, avec cinq femmes se tenant la main au centre avec des couleurs arc-en-ciel. "
Chaque femme fait la différence ", collection des Archives canadiennes du mouvement des femmes (AMCF), 10-001-S5-I1094
LES FEMMES DANS LES ARTS
Dans son essai de 1971 intitulé "Why Have There Been No Great Women Artists ?", Linda Nochlin affirme que le véritable problème n'est pas qu'il y ait un manque de grandes femmes artistes, ni qu'elles soient inconnues, invisibles et moins nombreuses que les hommes. C'est plutôt en raison d'une multitude d'inégalités sociales, politiques et économiques que les œuvres des femmes n'ont pas été aussi remarquées que celles de leurs homologues masculins [Nochlin 1971, 2015]. Parallèlement, les représentations des femmes dans les arts sont le plus souvent le produit de conventions, de normes sociales et de l'imagination des hommes, au lieu d'être une fenêtre directe sur les réalisations et les réalités vécues par les femmes.
Examiner les contributions des femmes dans le domaine des arts, se révèle être une démarche intéressante pour mieux intégrer leur expérience dans le récit historique. Cependant, cette démarche exige de redéfinir ce qui est considéré comme relevant du domaine des arts.
En effet, les contributions artistiques des femmes ont souvent été jugées comme triviales, ne nécessitant aucune ou peu de formation et ne méritant pas de considération plus que de mesure. L'art associé au domaine domestique (broderie, couture, poterie, pâtisserie...) est resté sous-estimé par rapport à d'autres médiums (peinture, sculpture...), et cette hiérarchie a posé de grands défis à de nombreuses femmes artistes. Ces activités relevaient davantage du domaine de l’artisanat, laissant l’expression des plus talentueuses dans l’oubli. Dans les années 1960 et 1970, certaines féministes se sont tournées vers l'artisanat, le folklore et l'art décoratif pour exprimer l'expérience féminine. Ces médias, ainsi que de nombreux autres comme la peinture, la musique et le théâtre, sont des voies d'exploration et d'expression.
À droite: The Painted Ladies Theatre Company [197-]-[200-], Collection des archives canadiennes du mouvement des femmes (ACMF), 10-001-S5-I553
La photographie est également devenue un medium largement utilisé par les femmes pour dénoncer les dictats sociaux et les différentes formes d’oppression, mais également comme moyen de rendre compte de leur expérience de vie personnelle. Le travail de la photographe Judith Lermer Crawley active dès les années 1970, offre un regard intime sur la vie quotidienne des femmes et de leurs communautés [Fonds Judith Lermer Crawley, 10-139]. Dans son exposition Donner naissance n'est que le début : les femmes parlent de la maternité, elle rassemble une série de photographies en noir et blanc qu’elle accompagne de propos énoncés par ses sujets sur leur perception de la maternité et de ses enjeux dans leur quotidien.
À gauche: Arlene Steiger et ses jumeaux dans la cuisine, photographie prise par Judith Lermer Crawley. " Donner naissance n'est que le début - Imprimés, 1980-1985. Fonds Judith Lermer Crawley, 10-139-S1-SS4-F16
En tant qu'écrivaines, les femmes ont aussi longtemps contribué à la littérature et au savoir. On reconnaît de plus en plus, par exemple, le rôle des femmes dans la création du roman anglais moderne et l'impact des femmes écrivant en pensant à d'autres femmes sur la littérature dans son ensemble [Williams, 2010]. Dans le passé, de nombreuses femmes ont publié sous leur propre nom, d'autres ont écrit anonymement ou, comme ces trois femmes de notre collection de livres rares, sous un pseudonyme : Georges de Scudéry (Madeleine de Scudéry, 1607-1701), George Sand (Amantine Lucile Aurore Dupin, 1804-1876), et Currer Bell (Charlotte Brontë, 1816-1855). L'utilisation de pseudonymes n'était pas rare, tant pour les hommes que pour les femmes, car le remodelage faisait partie du paysage littéraire plus large. Pour certaines femmes, le fait d'utiliser le nom d'un homme leur permettait de contourner plus facilement certains préjugés sociaux et les restrictions imposées à leur genre, tant sur la page de titre que dans le contenu de leurs récits [Jacobus, 2012].
Il est à noter que ces femmes n'étaient pas sans privilèges. Plusieurs d’entre elles ont su tirer profit de leur statut de femmes blanches éduquées et issues des classes supérieures ou marchandes, pour surmonter les inégalités structurelles. L'analphabétisme a été l'un des plus grands obstacles pour les femmes, l'éducation étant étroitement contrôlée et souvent à la merci des caprices patriarcaux.
Les voix et les contributions artistiques des femmes, tant individuellement que collectivement, ont permis de jeter un regard subversif, et souvent politique, sur la condition humaine. Les efforts de mobilisation contemporains (du mouvement #metoo aux installations Herstory à travers le monde) ont cherché à dépasser des croyances et comportements misogynes qui ont limité les carrières des femmes dans les arts.
À droite: Certains des nombreux périodiques de la collection de périodiques des Archives des femmes aux ARCS.
Une conférencière lors de la conférence annuelle de l'ANFD, tenue en 1987 à Winnipeg, Manitoba. Droit d'auteur inconnu. Fonds de l'Association nationale de la femme et du droit (ANFD), 10-036-S8-F6-I1.
LES FEMMES EN POLITIQUE ET DANS LE DOMAINE JURIDIQUE
À la fin du 19ème siècle, les femmes canadiennes n'avaient pas accès à la profession d'avocat. Clara Brett Martin est devenue la première avocate au Canada en 1897 après une longue bataille avec le Barreau du Haut-Canada, qui avait fait valoir que seules les "personnes" pouvaient devenir avocates, et que les femmes n'étaient pas considérées comme des "personnes" selon les statuts du Barreau. En 1892, une loi est finalement adoptée, autorisant ainsi l’entrée des femmes dans la profession. Le pourcentage de femmes exerçant la profession d'avocate au Canada n'a cessé d'augmenter. En 2019, 45 % des avocats au Canada s'identifiaient comme des femmes [Fédération des ordres professionnels de juristes du Canada - Rapport statistique 2019]. Cependant, les femmes continuent d'être sous-représentées dans les rangs supérieurs de la profession - en tant qu'associées et partenaires ; ceci est plus notable pour les femmes autochtones et les femmes de couleur.
De nombreuses femmes dans le domaine du droit ont travaillé sans relâche pour améliorer la condition des femmes et pour représenter leurs intérêts, en menant de travaux de recherche, en éduquant et en plaidant leurs intérêts, ouvrant ainsi la voie à des réformes juridiques.
Les femmes investies en politique, souvent avocates de profession, ont du perservérer dans leurs actions et faire entendre leurs voix. Tout au long du 20ème siècle, seulement quelques femmes ont été élues membres des parlements pronviciaux et fédéraux. Ce n’est qu’en 1929 que les femmes ont été considérées comme “personnes” en vertu du l’Acte de l’Amérique du nord britannique (Acte constituionnel), et ont été autorisées à siéger au Sénat. Cette décision a permis aux femmes d’obtenir plus de droits et d’opportunités au Sénat et à la Chambre des communes, n’étant plus contraintes par des interprétations étroites de la Loi. Bien qu'elles aient pu se présenter aux élections, la sous-représentation des femmes en politique au Canada a perduré. Malgré les efforts déployés pour remédier à l'iniquité au sein du gouvernement, la sous-représentation des femmes en politique est encore une réalité de nos jours.
Les ARCS conservent des dossiers de plusieurs avocates et politiciennes éminentes qui ont représenté les intérêts des femmes canadiennes dans les tribunaux et les législatures, y compris la militante féministe et philantrope, l'honorable Nancy Ruth, CM, LLD. Nancy Ruth a été l'une des principales revendicatrices pour une incorporation des principes d'égalité dans le droit constitutionnel, les politiques et institutions publiques au Canada. Elle a été cofondatrice et directrice d'organisations, telles que la Coalition pour la Chartre des droits et le Fonds d'action et d'éducation juridiques (FAEJ), vouées à la prise en compte des droits civils, juridiques, économiques, politiques et culturels des femmes et des filles dans toute leur diversité. En tant que sénatrice, elle a plaidé avec succès pour l'ajout du sexe, de l'âge et du handicap aux dispositions du Code criminel du Canada sur la propagande haineuse ; elle a amélioré l'analyse comparative entre les sexes pour toutes les politiques et tous les programmes fédéraux. Nancy Ruth a également augmenté l'accès à l'aide médicale à mourir et a promu l'établissement en 2018 d'un hymne national anglais non sexiste.
À gauche: Nancy Ruth avec le Premier Ministre Stephen Harper après une discussion concernant l'hymne national. " Formulation non sexiste de "Oh Canada !" ". Septembre 2002, Fonds Nancy Ruth, 10-112-S4-F3
Tout au long de ses études en droit et dans sa pratique professionnelle, Shirley E. Greenberg a œuvré pour l'égalité juridique des femmes par le biais de la défense des droits, de la philanthropie et de l'éducation. Au début des années 1970, Shirley E. Greenberg a été inspirée par le mouvement féminisme de la deuxième vague et a entrepris des études de droit à l'Université d'Ottawa. Elle a fréquenté la faculté de droit alors qu’elle était mariée et mère de trois enfants.
Du 14 au 16 mars 1974, elle a assisté à la conférence fondatrice de l'Association Nationale de la Femme et du Droit (ANFD). En collaboration avec le chapitre de l'ANFD de l'Université d'Ottawa, Shirley E. Greenberg a aidé à administrer les débuts du projet en 1975, en offrant des programmes de sensibilisation sur l'impact des inégalités juridiques sur la vie des femmes. Elle a également effectué des recherches et rédigé de nombreux articles sur des sujets juridiques touchant les femmes, comme la garde des enfants, le droit de la famille, les pensions et l'assurance-chômage.
À droite: Un communiqué sur les infractions d'agression sexuelle préparé par des membres de l'Association de la femme et du droit, section de l'Université d'Ottawa. Fonds Shirley Greenberg, 10-185-S1-F10
L'Association Nationale de la Femme et du Droit (ANFD) est une organisation féministe canadienne sans but lucratif qui, depuis 1974, s'efforce d'améliorer le statut juridique des femmes au Canada par le biais de la réforme du droit. Par son travail d'éducation, l'ANFD a joué un rôle essentiel dans la sensibilisation du public aux questions juridiques touchant les femmes. En marche vers l’élimination de toutes formes de discrimination à l’égard des femmes, l'ANFD a également joué un rôle de premier plan dans la proposition des articles 15 et 28 de la Charte des droits et libertés ; dans les amendements aux lois sur les agressions sexuelles ; dans les changements au droit de la famille et sur la loi sur le divorce ; dans la législation sur la protection contre le viol ; dans la législation sur le harcèlement criminel, entre autres.
Les femmes comme Shirley Greenberg et Nancy Ruth, ainsi que les organisations comme l'Association nationale de la femme et du droit ont contribué de manière significative à l'amélioration du statut des femmes au Canada, notamment en matière de droit du travail, de l'équité salariale et dans la luttre contre la discrimination sur le marché du travail.
Les femmes immigrantes travaillant dans le domaine de l'électronique [graduation et classes] [1985-1991], Fonds du Working Women Community Centre (WWCC), 10-029-S2-F45-I41
ORGANISATIONS FEMININES SOUTENANT LE TRAVAIL DES FEMMES
Alors que l'accès à de nombreuses professions dépendait et dépend encore de l'origine socio-économique des individus, de nombreuses organisations féminines ont vu le jour afin d'agir collectivement pour combattre ces barrières, défendre les intérêts des femmes sur le marché du travail, et leur offrir des formations adaptées à leurs besoins.
Les ARCS conservent les fonds d’archives de plusieurs organisations féminines canadiennes, dont les archives de la branche d'Ottawa du Club des femmes d’affaires et des femmes professionnelles. Ces organisations poursuivaient les mêmes objectifs : encourager l'égalité de statut des femmes dans la vie économique, sociale et politique ; promouvoir les intérêts des femmes d'affaires et des professionnelles ; encourager l'éducation et la formation professionnelle des filles et des femmes; et promouvoir la coopération entre les femmes d’affaires et les professionnelles depuis les années 1930.
À gauche: une brochure décrivant les objectifs et les projets de la Fédération canadienne des clubs de femmes d'affaires et des professionnelles - Fonds du Business and Professional Women's Club of Ottawa, 10-028-S1-SS2-F1
Les ARCS conservent également les archives du Working Women Community Centre (WWCC), qui a été créé en juin 1974 dans le West End de Toronto. Son mandat était d'aider les femmes immigrantes nouvellement arrivées au Canada à s’intégrer sur le marché du travail. Le centre offrait des conseils en matière d’emploi et de pré-embauche, ainsi que des programmes de formations linguistiques et professionnelles. Le WWCC s'est efforcé de surmonter les obstacles structurels et les préjugés raciaux auxquels étaient confrontées les femmes immigrantes. Les femmes immigrantes nouvellement arrivées, se voient souvent offrir des emplois non qualifiés et/ou sous-payés, contribuant à les cantonner dans des tâches stéréotypées liées au genre, comme les soins à domicile et la garde d'enfants. Plusieurs organisations communautaires, comme le WWCC, ont répondu aux besoins de ces femmes confrontées à des inégalités structurelles limitant leurs options de carrières. Par exemple, de 1985 à 1989, le WWCC s'est associé au Humber College pour offrir le programme d'assemblage électronique [Immigrant Women Into Electronics], qui permet aux immigrantes d'acquérir des compétences pour occuper des postes de premier échelon en électronique. Le WWCC est également à l'origine de la création de Modista Unidas, une coopérative de couturières, détenue et gérée par ses travailleuses. Le WWCC et ses partenaires ont également facilité le développement d'un programme de formation de préapprentissage en boulangerie-pâtisserie et en menuiserie.
À droite: La couverture du rapport annual de Working Women Community Centre, 1983-1984, fonds Working Women Community Centre (WWCC), 10-029-S2-F3
Le Toronto Wages for Housework Committee a commencé ses activités vers 1973.
Dépliant explicatif créé pour le May Day Rally 1975, fonds du Toronto Wages for Housework Committee, 10-008-S5-F2
TRAVAIL NON RÉMUNÉRÉ
Si une grande partie de cette exposition est consacrée aux femmes travaillant dans des domaines traditionnellement dominés par les hommes, nous ne devons pas perdre de vue que les femmes ont de tout temps été impliquées dans le travail dit domestique, souvent en plus d’activités exercées en dehors du foyer. Le travail domestique comprend toutes les tâches non rémunérées accomplies dans un ménage et touchant l'entretien ménager, le soin des enfants et les services personnels aux adultes. La reconnaissance de l’importance de ces tâches pour la société, y compris d’un point de vue économique est récente.
Sur la scène canadienne et en particulier ontarienne, en 1975, Judith Ramirez a cofondé le Toronto Sub-Committee of the International Wages for Housework Campaign, un réseau communautaire mondial qui cherchait à obtenir une rémunération des soins effectués par les femmes à l'intérieur et à l'extérieur du foyer familiale. Wages for Housework était une organisation féministe socialiste qui soutenait que " dans la société capitaliste salariale, le patriarcat [est] incarné dans les tâches ménagères gratuites assignées aux femmes en tant que groupe " et que " les femmes n'étaient pas payées pour tout le travail qu'elles faisaient, même si elles constituaient un pilier fondamental dans dans la reproduction des sociétés " (Toupin 2018). Alors que la plupart des groupes féministes croyaient que la libération pouvait être accomplie par la participation égale des femmes sur le marché du travail, les féministes socialistes soutenaient que la participation à la vie active ne faisait que doubler leur charge de travail, car la plupart des responsabilités liées à la famille et aux soins domestiques incombaient toujours aux femmes.
Selon la chercheuse et activiste Louise Toupin, cette vision représente l'avènement du "néo-féminisme", qui reconnaît que les femmes sont économiquement dépendantes des hommes. Elles le sont non pas parce qu'elles ne travaillent pas, mais parce que le travail domestique qu'elles effectuent n'est pas rémunéré, mais dévalorisé et invisibilisé. Les néo-féministes ont établi un lien entre ces observations et les faibles salaires des femmes sur le marché du travail. Ils ont fait valoir que le travail traditionnellement "féminin", comme les soins infirmiers, l'enseignement, la cuisine et le nettoyage, n'est pas considéré comme digne d'un salaire décent parce qu'il s'agit d'une extension du travail que les femmes font déjà gratuitement. Pour reprendre les termes d'une brochure du Toronto Wages for Housework (TWH), "Nous sommes toujours une main-d'œuvre bon marché à l'extérieur de la maison, parce que nous sommes des esclaves à la maison."
À gauche: Couverture d'un livret -- "May Day Rally 1975 : speeches, pamphlets" 1975, Fonds du Toronto Wages for Housework Committee, 10-008-S5-F2
Mothers Are Women était une organisation féministe nationale, basée à Ottawa, fondée en septembre 1984 par Maureen Kellerman [10-013 Mothers Are Women fonds]
"Every Mother is a Working Mother," macaron promotionnel [1985-1995], Fonds Mothers are Women, 10-013-S5-F11
Tout au long des années 1970 et 1980, la revendication d'un salaire pour les travaux ménagers a rassemblé une coalition improbable de groupes de femmes, notamment des femmes au foyer, des travailleuses domestiques migrantes, des mères immigrantes, racisées et lesbiennes, des travailleuses du sexe, des serveuses et des mères célibataires bénéficiant de l'aide sociale. Cela s'explique par le fait que la question de la rémunération du travail domestique répondait aux préoccupations des femmes marginalisées qui étaient exclues du féminisme dominant. Par exemple, l’association Lesbians Due Wages a démontré l'injustice faite aux mères lesbiennes qui devaient servir et dépendre d'un homme sous peine de perdre la garde de leurs enfants. De même, des femmes au foyer et des militantes comme Judith Ramirez se sont battues pour l'équité salariale entre les mères bénéficiant de l’aide sociale et les mères adoptives, pour la protection des travailleurs domestiques migrants dans le cadre du droit du travail canadien et pour la reconnaissance du travail du sexe.
Le travail domestique est désormais reconnu comme essentiel au bien-être de chacun et de l’ensemble de la société, et bénéficie d’une certaine reconnaissance économique. Cependant, avec la généralisation de l’État-providence, la sphère du travail des femmes dans la société se serait étendue du travail domestique au travail social (Multitudes 2020). La division sexuée notamment dans les professions impliquant des activités de soins (soins à la personne, travaux ménagers, etc.) se renouvellerait sur le marché du travail. En effet, les femmes sont toujours majoritairement représentées dans des professions de soins. Ces professions souvent mal rémunérées et peu considérées, sont fréquemment exercées par des catégories sociales plus précaires. Les expériences des femmes travaillant dans ces secteurs d’activités, sont souvent à l'intersection de plusieurs formes de discriminations et d'inégalités qui sont encore peu prises en compte.
À gauche: Dépliant tiré de "Prostitution : articles, correspondance, coupures de journaux" 1975-1978, fonds du Toronto Wages for Housework Committee, 10-008-S6-F10
Pour en savoir plus sur la lutte des femmes pour la reconnaissance du travail domestique, consultez le fonds Toronto Wages for Housework (10-008); le fonds Wages Due Lesbians (10-027); et le fonds Mothers are Women (10-013) dans la collection du Mouvement canadien des femmes aux Archives et collections spéciales de l'Université d'Ottawa.
Conclusion
L’historiographie officielle a souvent passé sous silence la diversité et la richesse des activités entreprises par les femmes tout au long de l’histoire. Pourtant des femmes travailleuses, brillantes et talentueuses ont de tout temps existé. Cette exposition a cherché à fournir des exemples de certaines de leurs réalisations et à examiner la manière dont elles ont contrecarré la vision souvent stéréotypée du travail des femmes. Cependant malgré ces parcours de femmes révélés par des documents inédits issus des collections, les expériences et les contributions de nombreuses femmes resteront inconnues ou difficiles à découvrir si nous n'élargissons pas notre lecture des archives historiques. Le défi est donc de taille : requestionner les sources existantes (en apprenant souvent à lire entre les lignes !), redécouvrir et interpréter de nouvelles sources, et encourager la collecte d'archives féminines.
Alors que nous célébrons le Mois de l'histoire des femmes, aujourd'hui plus que jamais, en tant qu'archivistes, nous espérons contribuer à la mémoire historique en collaborant avec toutes les communautés pour grader trace d'un plus grand nombre de voix de femmes. Il importe de rendre compte de l'expérience, des défits et des obstacles encore rencontrés par les femmes de nos jours sur le marché du travail.
Pour un pas vers plus d'équité, c'est à vous! Femmes d'aujourd'hui! que ce message est désormais adressé:
Gardez traces de vos expériences! Témoignez de vos défis! Conservez vos archives!
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Cette exposition a été créée par les membres des Archives et collections spéciales en octobre 2022 : Marina Bokovay, Kristen Mercier, Satya Miller, Marie Noël, Mary Catherine Shea et Meghan Tibbits-Lamirande.
Credits:
Archives et collections spéciales, Université d'Ottawa