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S'autoriser à «ouvrir la porte» Les mentalités ont évolué et la communauté 2SLGBTQ+ est mieux acceptée que par le passé à l’Île-du-Prince-Édouard (Î.-P.-É.). Mais 15 ans après le mariage entre conjoint.e.s de même sexe, les femmes ont toujours du mal à parler de leur identité sexuelle.

Article paru le 9 octobre 2020

Temps de lecture : 15 minutes (ou le temps de boire ton café)

Quand elle prend conscience, à l’adolescence, d’un sentiment naissant, avec lequel «elle ne se sent pas à l’aise», Soleil Hutchinson se dit qu’il va falloir l’étouffer. Ce sentiment, c’est son attirance pour les filles. «Je le sais depuis vraiment longtemps, mais je n’ai pas voulu l’accepter, je l’ai profondément enfoui», confie l’agriculture, propriétaire d'une ferme à Bonshaw. Car à la fin des années 1990 personne n’affirme son identité sexuelle à l’Î.-P.-É. «Quand j’avais vingt ans, on n’en parlait pas, la société ne l’admettait pas encore, ce n’était pas sûr», poursuit Soleil. La quadragénaire se souvient encore de propos homophobes tenus «ici ou là» par des connaissances.

«Ils ne réalisaient pas que ça m’affectait», témoigne-t-elle.

Après le lycée, Soleil quitte l’Île. Elle voyage en Europe, étudie au Québec, travaille quelques années dans des fermes aux États-Unis, en Oregon. Elle revient dans la province en 2008 et achète sa ferme sept ans plus tard avec son partenaire de l’époque. Des décennies durant lesquelles elle refuse de s’avouer son homosexualité, continuant de se mentir à elle-même. «À cause de ça, j’avais beaucoup d’anxiété enracinée en moi», livre-t-elle.

Ce n'est qu’à 36 ans, à la suite d’une relation difficile avec un homme, que Soleil s’autorise enfin à «ouvrir la porte».

Le plus dur, ça n’a pas été de le dire aux autres, à ses amis ou à ses parents, pour qui ça n’a rien changé. «Je viens d'une famille très acceptante. Ils sont contents pour moi, enthousiastes même», assure-t-elle.

Le plus compliqué, ça a été de se le dire à elle-même.

La Prince-Édouardienne raconte avec émotion comment elle s’est trouvée et acceptée après sa rupture : «Je voulais vivre différemment alors j’ai pris deux ans pour réfléchir sur moi-même : qu’est-ce que j'ai fait jusqu’alors, qu’est-ce que je veux changer?» Avant de glisser : «J’avais peur.»

«À chaque fois que j'en parle, ça remue en moi des émotions»

C’est sa rencontre avec Lauren King en novembre 2017 qui agit comme un révélateur. Pour Soleil, c’est le déclic d’un changement de vie. Assumer son orientation sexuelle après tant d’années lui ôte un poids énorme. «J’ai beaucoup moins d’angoisse, sourit-elle. Mais j’étais dans le placard pendant si longtemps qu’à chaque fois que j’en parle ça remue des émotions en moi.» Quand on lui demande comment elle s’identifie aujourd’hui, elle répond: «Je n’aime pas être mise dans une boîte. Je ne sais pas si je suis bisexuelle ou lesbienne, ça dépend des jours, c’est plutôt la personne qui compte.»

Lauren, qui a emménagé à Bonshaw il y a deux ans, s’est elle aussi cachée qu’elle aimait les femmes. À l’adolescence, elle ne voyait que des coûts et des désavantages à sortir du placard. «J’étais très anxieuse, je pensais que ce n’était pas une bonne chose d’affirmer son identité sexuelle», révèle la trentenaire.

Au cours de sa jeunesse en Nouvelle-Écosse, elle est confrontée à beaucoup d'homophobie et d’intolérance. «Vous n’êtes pas autorisé à avoir deux mamans». Lauren est à l’école quand une professeure lui lance cette phrase. «À partir de ce moment-là, j’ai prétendu que je n’avais qu’un seul parent», relate la jeune femme qui a grandi dans une famille homoparentale.

Ce n’était pas un secret, c’était assumé mais ce n’était pas dit comme tel. «On n’en parlait pas à la maison, mes mères essayaient d’être une famille traditionnelle, elles n’utilisaient jamais les mots queer, lesbienne ou gay, explique Lauren. Mais moi, j’avais le sentiment qu’on ne pouvait pas aborder le sujet et j’ai intériorisé de la honte». C’est à 18 ans, quand la Néo-Écossaise part étudier à Montréal, qu’elle a une réelle prise de conscience. «J’ai trouvé une incroyable communauté là-bas et j’ai compris que c’était merveilleux d’affirmer son identité sexuelle», partage-t-elle. Lauren garde parfaitement en mémoire le jour où elle l’a annoncé à ses mères. «Elles étaient très heureuses pour moi, l’une d’elles a pleuré des larmes de joie, l’autre m’a fait un câlin, se rappelle-t-elle. Elle voulaient que je me sente bien, savoir si ça avait été dur pour moi, elles étaient inquiètes par rapport à leur propre expérience.» Douze ans plus tard, Lauren se définit comme queer, comme lesbienne «car ça me connecte à l’héritage de ces femmes incroyables qui ont ouvert la voie», mais aussi comme non-binaire.

Les deux femmes, qui aimeraient se marier l’année prochaine, s’épanouissent pleinement dans leur communauté rurale. «Les regards ont évolué positivement, nous sommes bien acceptées par nos voisins, quels que soient leur âge et leur éducation, même s’ils sont croyants. C’est devenu commun, ce n’est plus un enjeu», estime Soleil. Avant de reconnaître que certains voisins ne les ont pas toujours vues comme un couple. «Au début, ils pensaient que Lauren travaillait ici et que nous étions colocataires», détaille l’agricultrice.

Au croisement du sexisme et de l'homophobie

Dans leur quotidien, une visibilité sociale ordinaire se dessine en pointillé. «On croise parfois des gens qui vérifient à deux fois car ils ne s’attendent pas à ce qu’on soit ensemble. Ce n’est pas encore tout à fait normalisé», regrette Soleil.

«S’ils nous voient main dans la main dans un supermarché, il y a un “oh” avant une deuxième réaction», reprend-elle.

Angele DesRoches, coordinatrice de programme chez Peers Alliance, confirme : «Il n’y a pas assez de visibilité queer dans la province. Il y a eu une prise de conscience mais les changements de mentalités ne se reflètent pas forcément dans certaines communautés, les personnes 2SLGBTQ+ ne se sentent pas plus à l’aise ou mieux accueillis.»

C’est surtout dans le cadre de son travail que Soleil garde le silence : «Être une femme en agriculture, c’est déjà difficile. Alors dire à d’autres fermiers que je suis avec Lauren, ça ne vient pas.»

«On se retrouve au croisement du sexisme et de l’homophobie, être femme et lesbienne c’est la double peine», réagit Nola Etkin, établie dans la province depuis 1997. Adolescente dans les années 1970, à Montréal, elle n’affirme son identité sexuelle qu’à son entrée à l’université. «Quand j’étais jeune, je n’avais pas de mots pour dire que j’étais lesbienne car on n’en parlait pas, c’était dur de trouver de l’information», partage la quinquagénaire. Au début de sa carrière universitaire, dans un domaine d’études particulièrement masculin, la professeure de chimie a dû se battre pour gravir les échelons. «Maintenant ce n’est plus le cas, je suis reconnue, je travaille avec du monde qui me respecte», apprécie la doyenne de la Faculté des sciences de l’Université de l’Î.-P.-É.

Quand Nola débarque à Charlottetown, elle milite pour faire reconnaître les droits des 2SLGBTQ+. Elle fonde un collectif et obtient du gouvernement provincial que la loi sur les droits de la personne de l’Î.-P.-É. s’applique sans égard à l’orientation sexuelle. «À l’époque, il y avait beaucoup d’opposition et d’homophobie, notamment parmi les communautés religieuses, on nous accusait de pratiques sexuelles déviantes, d’abuser des enfants», se remémore Nola qui met cette intolérance sur le compte de l’ignorance. Vingt-trois ans plus tard, elle se félicite du long chemin parcouru. Des poches de haine anti-2SLGBTQ+ demeurent «mais ce n'est plus accepté de tenir des propos homophobes en public». À ses yeux, la Semaine des fiertés, qui réunit chaque année des milliers de personnes à Charlottetown, illustre l’évolution de la société.

«En 2020, appartenir à la communauté 2SLGBTQ+ est célébré à l’Île, notre Premier ministre, des maires y participent pour montrer l'exemple», se réjouit-elle.

Un sentiment partagé par Char Doherty. En 2015, l’Acadienne, originaire de l’Île, s’inquiète quand elle s’installe en région Évangéline avec son épouse Annette et leurs deux fils. Après huit ans à Halifax, elle est nerveuse à l’idée d’habiter dans une région rurale, plutôt âgée. «C’était dans ma tête, au final nous sommes parfaitement intégrés, nos enfants n’ont aucun problème à l’école, c’est formidable comme expérience», se réjouit Char.

«On est juste un couple parmi d’autres installé dans la communauté acadienne», insiste la mère de famille.

Au travail, Char s'est également confiée sans hésiter à ses collègues. Sa bisexualité, revendiquée à 18 ans, n’a jamais été un sujet, y compris pour ses parents qui le savaient avant elle. «Je leur avais dit que je sortais avec quelqu’un de nouveau et quand je leur ai présenté, ils ont simplement vu que c’était une fille, se souvient-elle. Ils m’ont dit qu’ils m’aimeraient et me supporteraient quoi qu’il arrive.» La trentenaire estime avoir beaucoup de chance :

«Je ne me suis jamais réellement posée de questions, c’est venu naturellement, avant je sortais avec des garçons et un jour je suis tombée amoureuse d’une fille».

Des questions «grossières» et «insistantes»

Mais les clichés ont la vie dure. Si Char n’a jamais été menacée ou victime d’agressions physiques, elle a déjà entendu des remarques déplacées liées à sa sexualité. «Quand j’étais serveuse dans ma jeunesse, un collègue m’a dit :

T’es avec une femme car t’as jamais eu de bon gars, si tu couchais avec moi je te changerais.

«De l’ignorance», selon Char, qui montre que les couples de femmes ne sont pas pris au sérieux. Avec en arrière plan, l'idée que les femmes sont d’abord là pour procréer, une forme de lesbophobie quasi naturaliste. La trentenaire mentionne aussi des stéréotypes à propos des bisexuel.le.s, «soi-disant incapables de se décider et qui veulent le meilleur des deux mondes».

Vicki Pellerin, arrivée du Nouveau-Brunswick il y a quatre ans, a également connu des ennuis. Elle n’a pas révélé son homosexualité à ses proches avant ses 25 ans. «Ça n’a dérangé ni mes parents, ni mes grands-parents, mais j’ai préféré ne pas en parler plus tôt pour éviter les questionnements. Quand j’étais ado, c’était moins bien accepté qu’à l’heure actuelle», rapporte l’Acadienne. Avant d’affirmer son identité sexuelle, Vicki a toujours été honnête avec elle-même et n’est jamais sortie avec un homme : «Je m’en fichais d’être seule, je voulais trouver quelqu’un qui me corresponde».

La jeune femme évoque les questions grossières et insistantes de certaines personnes sur les détails de sa sexualité, «même devant mes parents».

Elle parle des hommes qui lui proposent de «coucher» avec eux et leur conjointe ou lui demandent d’embrasser une autre fille devant eux. Mais Vicky, au caractère bien trempé, ne se démonte pas et n’hésite pas à répondre. «Je ne me suis jamais sentie mal», affirme-t-elle. Un témoignage qui révèle que les fantasmes associés aux lesbiennes perdurent.

Devenir mère, c’est l’autre parcours du combattant qui inquiète Vicky. Quand elle songe à l’angoisse de la procréation médicalement assistée avec un donneur tiers, ou à la lourdeur administrative de l’adoption, elle est découragée.

«Sur le papier, on a les mêmes droits que n’importe qui mais, dans la réalité, il y a de nombreuses barrières, c’est cher et très difficile», déplore-t-elle.

Surtout, l’Acadienne ne supporterait pas de devoir avoir des relations sexuelles avec un homme. «Si je demande à un ami de m’aider, il va sûrement me demander de coucher avec lui, c’est un stress en plus, confie-t-elle. Avec tout ça, je ne suis pas certaine de vouloir des enfants.»

Changer le regard

Nola, elle, a réussi à construire une famille. Avec son épouse, elle a eu deux filles en 2007 et 2009. L’universitaire a mené un autre combat quand ses enfants sont venus au monde : faire inscrire son nom sur leur certificat de naissance. Car avant l’adoption d'une loi provinciale en 2008, la deuxième maman, celle qui n’avait pas accouché, était un blanc dans l’acte d’état civil. «J’aurais dû adopter mes propres filles pour être juridiquement reconnue», tempête Nola. Désormais, figure la mention «parent» sur tous les certificats, et non «père» et «mère».

Pour changer le regard d'une société qui repose encore sur la domination masculine et l’hétéronormativité, les femmes rencontrées insistent : l’identité de genre et l’orientation sexuelle doivent être abordées dès le plus jeune, partout, tout le temps. «On a changé les lois, les droits des 2SLGBTQ+ avancent, c’est la première étape, mais les mentalités doivent continuer à évoluer», assène Nola. Pour la mère de famille, l’école a un grand rôle à jouer. «Si nos jeunes en discutent avec leurs enseignants, sont sensibilisés dans les livres scolaires, ils seront plus confortables et quand ils seront adultes, ça sera normal pour eux, ça changera le monde», souligne-t-elle. «Ils ne garderont pas le silence s’ils entendent des propos haineux», complète Char qui met en avant l’importance du rôle des allié.e.s.

Chacune d’entre elles veut faire entendre sa voix et appelle à une meilleure représentation des lesbiennes et queer dans l’espace public, que ce soit dans les médias ou au cinéma. «Les couples de même sexe sont normalisés dans les films et les séries mais ce sont souvent des hommes», regrette Soleil. «Et il ne faut pas que ça soit montrer comme quelque chose de spécial, de différent», ajoute Char.

Toutes savent à quel point il est important d’être visible et audible pour faire avancer la cause.

Char Doherty

Vicki Pellerin

Nola Etkin

Soleil Hutchinson et Lauren King

La communauté en manque de lieu et de lien

Elles sont unanimes, ce qui manque à l’Île-du-Prince-Édouard, c'est un lieu, un centre communautaire pour se retrouver, un café ou un bar pour faire des rencontres. «Les gens de la communauté 2SLGBTQ+ sont partout et nulle part en même temps, analyse Angele DesRoches de Peers Alliance. C’est très difficile pour quelqu’un qui explore son identité sexuelle de trouver le genre de connections sociales dont il a besoin dans un espace physique plutôt qu’en ligne.»

Ouvrir le dialogue

Une à deux fois par mois, Peers Alliance organise des groupes de parole à destination des jeunes et des adultes «qui se sentent sous les couleurs de l’arc-en-ciel», à Charlottetown, Summerside mais aussi à Alberton. L’organisme tente d'ouvrir le dialogue avec autant de communautés rurales que possible. «On sait qu’à la campagne il y a une couche supplémentaire d’isolement et de malaise autour de l’identité, explique Angele DesRoches. On entend encore des histoires de rejet familial dans certaines régions socialement plus conservatrices et religieuses.»

Un travail de longue haleine. Angele DesRoches prend l’exemple d’un groupe de parole organisé à Mont Carmel : «On n’a pu amener personne autour de la table car les gens n’ont pas affirmé leur identité sexuelle auprès de leurs proches, ils souffrent encore de stigmates.» En juillet, en partenariat avec Pride PEI et PEI Transgender Network, Peers Alliance a lancé un nouveau site internet, Rainbow Hub. Calendrier communautaire, forums de discussion, liste des programmes et services disponibles, l’objectif est clair : créer un sentiment d’appartenance en reliant tous les membres de la communauté à travers la province.

Pour l’heure, la plupart des évènements se concentre à Charlottetown. «C’est mieux qu’à la campagne mais ça reste une petite ville assez rurale, peu de services sont offerts, constate Nola Etkin. Il y a un manque d’aide pour les personnes transsexuelles et transgenres». L’universitaire regrette qu’il faille quitter la province pour accéder à des traitements hormonaux ou à une chirurgie transformatrice. «C’est lentement en train de changer mais il reste beaucoup de travail», observe-t-elle. «Les femmes transsexuelles sont mal couvertes par l’assurance maladie comparé aux hommes, trop d’opérations ne sont pas remboursées car considérées comme cosmétiques», abonde Angele DesRoches qui appelle également à un changement des mentalités envers les personnes transsexuelles et transgenres. «Que ce soit en termes de droits, de craintes dans la société, on est comme vingt ans en arrière.»

Texte, photos et vidéo : Marine Ernoult

Féminins PluriElles est un projet d’Actions Femmes, l’organisme qui représente les femmes acadiennes et francophones de l’Île-du-Prince-Édouard. Ce projet de sensibilisation vise à montrer toute la diversité des femmes qui composent notre communauté et à partager leurs réalités et leurs défis.

Plus d’info : afipe.ca

Created By
Marine Ernoult
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