Au football, par leur position sur le terrain, les joueurs de ligne sont au cœur de chaque action. Tout en travaillant dans l’ombre, ils sont les fondations de chaque jeu. C’est autour d’eux que se bâtissent les grandes équipes. Pierre Tremblay a évolué sur la ligne offensive du Rouge et Or de 2001 à 2005. Avec ses coéquipiers, il a forgé l’identité du Rouge et Or qu’on connait aujourd’hui. 15 ans plus tard, c’est en politique qu’il a écrit l’histoire avec son équipe. Voici son parcours fascinant.
LES ANNÉES ROUGE ET OR
Nous sommes au début de 2001. Quelques mois plus tôt, Glen Constantin vient de prendre les commandes du Club de football Rouge et Or. C’est le début d’une nouvelle ère pour le programme. À cette époque, bien que Constantin est déjà connu à Québec, on est loin de se douter qu’il va faire du Rouge et Or le programme de football universitaire canadien le plus titré de l’histoire. Malgré une première quête de la Coupe Vanier en 1999, tout était encore à bâtir. La structure, la vision, et surtout, la culture.
Loin de tous ces changements, Pierre Tremblay achève son parcours avec les Cougars du Collège Champlain-Lennoxville. Mais sa décision est déjà prise. C’est avec le Rouge et Or qu’il poursuivra sa carrière de football au niveau universitaire. En fait, ce n’est même pas une décision. C’est la seule véritable option.
Gars de Québec, Tremblay a vécu la naissance du Rouge et Or au milieu des années 1990. Il a assisté au tout premier match de l’histoire, avec son père, bien assis (!) dans les estrades temporaires. Il se souvient de l’annonceur-maison, Christian Côté, qui prend le micro pour décrire les jeux… et pour chercher des employés! On était loin de la machine bien huilée qu’on connait aujourd’hui.
Même si le choix semble si facile, Pierre aurait pu être tenté par plusieurs autres universités, dont McGill et surtout, Ottawa. Quelques mois auparavant, les Gee-Gees venaient de remporter leur deuxième Coupe Vanier. Au passage, ils avaient notamment renversé le Rouge et Or à la Coupe Dunsmore (ndlr : Ottawa jouait alors dans la conférence québécoise). Ils avaient le vent dans les voiles. Ils avaient tout pour séduire une recrue.
Mais pour Pierre, c’est Laval, coûte que coûte. Et ce, même si le Rouge et Or présente une équipe mature sur la ligne offensive, réduisant considérablement ses chances de jouer beaucoup; voire d’être en uniforme.
Mais un bon camp, jumelé à quelques blessures parmi les vétérans, le propulse dans l’alignement dès le premier match de la saison. Un exploit impressionnant pour une recrue. Il ne quittera plus jamais la formation de 48 joueurs de Glen Constantin. En cinq saisons à l’Université Laval, il ne rate qu’un seul match, en raison d’une blessure. Un autre accomplissement majeur.
« C’était une période très intéressante. À mon arrivée en 2001, on vivait encore dans la continuité du titre de 1999, mais surtout, dans l’ombre de ce premier championnat. C’était positif parce que c’était un très bon tremplin, mais négatif pour la création de notre propre identité. On surfait beaucoup, peut-être trop, sur cette victoire. »
Résultat, le Rouge et Or n’atteint pas le match de la Coupe Vanier en 2001 et 2002. Humilié 48-8 en demi-finale canadienne à Saint Mary’s en 2001, c’est encore pire la saison suivante. Les hommes de Glen Constantin sont éliminés dès la demi-finale québécoise par les Stingers de Concordia, à la maison, au PEPS. Le titre de 1999 semble alors très, très loin.
La saison 2003 est charnière, d’autant plus qu’il s’agit de la dernière de plusieurs joueurs d’expérience, dont le quart-arrière Mathieu Bertrand. Pierre, lui, est maintenant un vétéran établi. Il sait que la solution doit, en partie, venir de lui.
Et le Rouge et Or ne déçoit pas. Après une domination outrageuse en saison et en séries au Québec, le Rouge et Or devient champion canadien pour la deuxième fois de son histoire le 22 novembre 2003, face à ces mêmes Huskies de Saint Mary’s qui les avaient ridiculisés deux ans plus tôt. Au-delà du trophée, un déclic s’est fait au sein du programme. La culture d’excellence prend forme par une foule de petits gestes. Comme le fameux « FTF », que les partisans connaissent bien.
Et puis, vient la saison 2004. L’année du renouveau, où une partie importante du noyau de l’équipe a quitté. C’est aussi, déjà, l’avant-dernière saison de Pierre avec le Rouge et Or. Certains observateurs voient cette saison comme une année de transition, avec notamment William Leclerc au poste de quart. Le Rouge et Or est incapable de marquer 20 points lors de ses trois premiers matchs, dont une défaite face aux Carabins au PEPS. Mais à l’interne, transporté par les vétérans comme Pierre Tremblay, quelque chose a changé. La culture fait son œuvre.
Après avoir remporté la Coupe Dunsmore à Montréal, le Rouge et Or devient seulement la quatrième équipe universitaire de l’histoire à défendre avec succès son titre de champion canadien. À l’image de l’ensemble de la saison, Laval l’emporte 7-1 en finale nationale. Rien de flamboyant. Mais une Coupe Vanier remportée grâce à du travail acharné.
« On l’a travaillé dans les coins un peu plus celle-là! Pour moi, c’était une année charnière. La porte s’était ouverte avec le départ de plusieurs vétérans. À ce moment, j’ai senti une réelle transformation. De l’équipe qui se cherchait un peu à mon arrivée, on voulait maintenant devenir une dynastie! »
Sur le terrain, la saison 2004 est sa meilleure. Le sympathique #56 est élu sur la première équipe d’étoiles canadiennes en offensive.
Double consécration, au même moment, il complète avec succès son premier diplôme universitaire, un baccalauréat en administration des affaires, volet finance. Indécis sur ses ambitions à la fin du Cégep, il est maintenant convaincu qu’il est dans un domaine qui le passionne. Mais le football prend encore une place importante dans sa vie. À l’aube de sa dernière saison avec le Rouge et Or, Tremblay est repêché par les Lions de la Colombie-Britannique dans la Ligue canadienne de football.
Pierre goûte au football professionnel pendant quelques semaines avant d’être retranché de la formation. Sans aucun regret, il rentre à Québec pour disputer sa cinquième et dernière saison universitaire. Il entreprend également un MBA en finance, toujours à la Faculté des sciences de l’administration.
La saison 2005 est ponctuée de hauts et de bas. En fait, d’un bas important; on y reviendra dans quelques lignes. Avec son travail impeccable sur la ligne offensive, il permet au nouveau quart-arrière du Rouge et Or, Benoit Groulx, de travailler en pleine confiance malgré son jeune âge. Pour la première fois, le Rouge et Or termine la saison régulière avec une fiche parfaite. Huit victoires, aucune défaite. En quelques années à peine, le Rouge et Or est devenue LA référence au Canada.
Mais l’histoire prend fin abruptement. Le 19 novembre 2005, un peu plus de 10 ans après avoir assisté à son premier match du Rouge et Or comme partisan, la carrière universitaire de Pierre se termine à la Coupe Mitchell, sans avoir l’occasion de soulever une troisième Coupe Vanier. Dans un froid sibérien en Saskatchewan, le Rouge et Or s’incline 29-27 face aux Huskies de l’endroit. Après un début désastreux, le Rouge et Or revient dans le match en deuxième demie, se donnant la chance de créer l’égalité sur une transformation de deux points en fin de rencontre. Mais la tentative échoue de peu. Ça se termine comme ça. À plus de 3000 kilomètres de la maison.
« On savait que le futur était prometteur et que le Rouge et Or était entre bonnes mains. Les valeurs du programme s’étaient transmises. Mais personnellement, c’est sûr que cette défaite me laisse un goût amer en bouche. Et j’allais ensuite avoir le plus gros questionnement de ma vie. »
Pierre se retrouve à la croisée des chemins. Vaut-il la peine de mettre les efforts pour tenter sa chance dans la Ligue canadienne de football… ou le temps est-il venu de se concentrer à 100% sur les études? Tremblay prend tout le temps nécessaire. Il consulte des parents, des amis, des coéquipiers, des entraîneurs. Carl Brennan, auquel il voue un respect sans borne, lui permet de voir un peu plus clair. Mais c’est une discussion franche avec Justin Éthier, dans le sous-sol du PEPS, qui lui ouvre les yeux pour de bon.
Le football est chose du passé. Les études deviennent la priorité.
« Mes consultations ne m’ont pas toujours aidé, je pouvais avoir deux opinions contraires dans la même journée! J’ai tellement hésité. Mais une fois officielle, j’ai vraiment bien vécu avec ma décision. Je sais que j’aimais la finance. J’avais une certaine aisance à l’école. Je savais que mon avenir passait par la finance. Pour la première fois de ma vie étudiante, j’ai été mis à l’épreuve lors de ma maîtrise. J’ai travaillé fort et je suis très fier de cet accomplissement. »
MBA en poche, un détail le chicote toujours. La défaite à Saskatchewan. En 2006, impliqué comme analyste avec la radio CHYZ 94,3, il est aux premières loges pour voir ses anciens coéquipiers venger leur défaite de l’hiver précédent en remportant la Coupe Vanier sur le même terrain, face à la même équipe. Si cette troisième Coupe Vanier en quatre ans représente une grande fierté pour Pierre, reste que sa propre fin ne s’est pas passée comme imaginée. Il veut mettre une croix sur le football selon ses propres termes.
LA VIE APRÈS LE ROUGE ET OR
C’est dans ce contexte, à la mi-vingtaine, que Pierre déniche un contrat professionnel en France. Il veut vivre l’adrénaline du football une dernière fois, dans un climat compétitif, mais moins stressant. L’expérience dure six mois, le temps d’une saison avec les Iron Mask de Cannes, en deuxième division. Un séjour enrichissant, mais lors duquel il doit refuser quelques offres d’emploi au Québec. Après le dernier match, il sait que cette fois, c’est terminé pour de bon. C’est le marché du travail au Québec qui l’attend.
Diplômé et passionné de finance, il décroche donc son premier emploi en… politique! Une occasion venue du champ gauche, mais qui pique sa curiosité.
À l’époque, en 2007, l’Action démocratique du Québec (ADQ), menée par Mario Dumont, devient l’Opposition officielle à l’Assemblée nationale. Rapidement, le parti doit se bâtir une équipe de conseillers et de support. Le nom de Pierre Tremblay parvient aux oreilles de certains dirigeants du parti. Il est convoqué en entrevue. Fort d’une formation de qualité, double champion de la Coupe Vanier et leader naturel, Tremblay impressionne. Il est retenu comme conseiller économique.
« Je ne savais pas exactement dans quoi je m’embarquais. J’ai vite découvert que la politique, soit tu aimes, ou soit tu n’es pas fait pour ça. J’ai attrapé la piqure! Clairement, c’était fait pour moi. »
Il occupe divers postes pendant les 33 mois suivants. Parallèlement, il devient chargé de cours en finance à la même faculté où il a gradué deux ans plus tôt. Puis, en septembre 2010, une occasion en or se présente à l’Université Laval. Cinq ans après avoir enfilé les couleurs du Rouge et Or une dernière fois, il rentre au bercail à temps plein. Tout en poursuivant sa charge de cours, il est responsable des opérations de la salle des marchés de la FSA, puis en devient le directeur adjoint tout en acceptant un poste comme adjoint au doyen.
À travers tous ces défis, le football n’est jamais bien loin. Entouré de plusieurs anciens du Rouge et Or, Pierre redonne aux plus jeunes en travaillant comme entraîneur adjoint avec l’équipe de football du Collège Notre-Dame-de-Foy. Comme lors de son passage avec le Rouge et Or, il est au cœur d’une véritable transformation du programme.
« À notre arrivée, le CDNF était un programme privé de deuxième division. Comme avec le Rouge et Or, nous avons instauré une culture et des valeurs. L’équipe a connu un cheminement spectaculaire. Le CNDF est maintenant un programme de première division bien implanté et très respecté. C’est une grande fierté d’avoir contribué à hausser le niveau. »
Sans le savoir, un grand changement va toutefois s’opérer dans sa vie lors de la soirée électorale du 7 avril 2014. Ce soir-là, la Coalition Avenir Québec (la CAQ, née des anciens de l’ADQ), fait élire 22 députés. Comme en 2008, le téléphone de Pierre sonne à nouveau. Cette fois, pas d’entrevue, on veut son expertise pour faire grandir le parti.
Et comme ça, en mai 2014, Pierre Tremblay est nommé directeur de cabinet du Leader parlementaire du deuxième groupe d’opposition. Après l’avoir vécu comme joueur et comme entraîneur, il doit maintenant, comme leader, faire passer son équipe au niveau supérieur.
Dans un rythme complètement effréné, la culture change au sein de la CAQ. Les ambitions grossissent. Les années passent et le vent de changement s’opère. Puis, vient la campagne électorale de 2018.
Pierre se retrouve alors en plein cœur d’une transformation majeure. D’une consécration. Le 1er octobre 2018, la CAQ est élue au pouvoir avec éclat, de façon majoritaire. Pratiquement 15 ans jour pour jour après sa première Coupe Vanier avec le Rouge et Or, il récidive. Avec ses coéquipiers, il remporte sa Coupe Vanier politique.
Acolyte de François Bonnardel depuis ses premiers jours avec l’ADQ, Pierre est nommé directeur de cabinet adjoint du ministre des Transports. Un rôle important qu’il accepte avec fierté.
La politique est un mode de vie. Un métier exigeant, qui demande des sacrifices énormes. Pierre adore tout de ce milieu. Mais les choses ont changé au fil des années. L’ancien joueur de ligne offensive, diplômé en finance et membre important du gouvernement au pouvoir, a ajouté un rôle important à sa liste : celui de papa. Une cohabitation possible, mais difficile.
Comme en 2005, Pierre se retrouve devant une décision à prendre. La firme de consultation Hill+Knowlton Strategies reconnait son grand talent et lui offre de joindre ses rangs. Mais cette fois, la réflexion est de courte durée. Après avoir contribué à l’essor de la Coalition Avenir Québec, il quitte l’Assemblée nationale en janvier 2020 (oui, juste avant la pandémie!) pour œuvrer dans le privé.
Pierre Tremblay est maintenant vice-président, Affaires publiques et gouvernementales chez Hill+Knowlton Strategies. Il travaille avec des clients de tous les horizons, des multinationales aux PME, en passant par les associations professionnelles. Lobbying, consultation stratégique, relations publiques et communications, il touche à tout. Dans un milieu plus adapté à la vie familiale, il continue d’explorer l’univers politique, mais de l’autre côté du spectre.
La politique sera toujours en lui. Comme le football. C’est maintenant avec les anciens Rouge et Or qu’il s’implique, autant dans les causes sociales qu’à la promotion du Club. Il a notamment contribué à l’organisation de la Coupe Vanier 2021 au PEPS.
La même Coupe Vanier qu’il a soulevé en 2003 et 2004. La même Coupe Vanier qu’aucune autre équipe au pays n’a gagné aussi souvent que le Rouge et Or. La même Coupe Vanier qui a transformé la vie de Pierre Tremblay.
EN CINQ QUESTIONS
Quelles valeurs acquises chez le Rouge et Or est la plus précieuse pour toi? La discipline et la rigueur.
Un item du Rouge et Or bien en vue dans ton bureau? J'ai un mini casque du Rouge et Or sur mon bureau à la maison!
Ce que tu t'ennuie le plus de ta vie d'étudiant-athlète? L'esprit d'équipe et la simplicité de la vie à cette époque!
Ce que tu t'ennuie le moins de ta vie d'étudiant-athlète? D'avoir mal partout!
Ce qui t'impressionne le plus du football en 2022? L'évolution de la qualité du sport!