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QUAND LES SPORTIFS MUSCLENT AUSSI LEURS CERVEAUX

Gérer la pression et ses émotions, visualiser le geste parfait, analyser l'échec et la réussite, repousser ses limites ou encore prévenir les blessures, la préparation mentale est devenue indispensable pour de plus en plus d’athlètes de haut niveau. Enquête sur un accompagnement en pleine expansion…

Le double champion olympique et 10 fois champion du monde de judo, Teddy Riner, ne serait probablement pas l’athlète qu’il est devenu sans l’aide de sa psychologue qui l’accompagne depuis l’âge de 14 ans. De son propre aveu, le judoka raconte au micro de France TV, « Mon point fort, c’est ma tête ! ». Depuis plusieurs années, le porte-drapeau du sport français ne fait plus exception dans le milieu sportif à l’image du pilote britannique Lewis Hamilton et de son mentor, le Dr Hintsa.

Bien évidemment, d’innombrables champions d’hier et de demain n’auront jamais eu besoin d’un préparateur mental pour réussir. On imagine mal les grands champions d’autrefois comme Pelé (Football) ou Mohamed Ali (Boxe) avoir eu recours à des spécialistes. Cependant, la multiplication des méthodes ainsi que les enjeux de plus en plus importants favorisent un contexte propice à l’aide psychologique de l’athlète. Que se passe-t-il dans la tête du tennisman serbe, Novak Djokovic avant une balle de match ? Que peut ressentir le nageur français, Florent Manaudou, adepte de la préparation mentale, quand il réalise la course parfaite qu’il avait visualisée auparavant ?

La tête et les jambes !

« Elle me comprend de A à Z, elle me rend plus intelligente » explique la vainqueur surprise de Roland Garros 2020, Iga Swiatek à propos de sa psychologue. « Grâce à elle, je gère beaucoup mieux mes émotions. L’aspect psychologique constitue une partie importante de ce jeu. Tout le monde peut jouer à un très haut niveau. Mais les meilleures sont celles qui sont les plus fortes mentalement ». La jeune tenniswoman polonaise ajoute lors d’un entretien accordé à France TV Sport : « J’utilise la visualisation, je médite notamment pendant les pauses de matchs ».

La préparation mentale peut être également considérée comme un besoin par certains sportifs en manque de repères. Ce fut le cas récemment du tennisman français Gaël Monfils qui s’est exprimé à cœur ouvert le 27 octobre dernier sur sa chaîne Twitch : « J’ai de mauvaises sensations. C’est très mental. Bien sûr que c’est dans la tête… Je me fais mal à cause de la tension que je ressens. Quand je manque de confiance, il faut que je fasse une petite pause pour retravailler ensuite avec mon coach mental et revisualiser les choses. On est plein de joueurs à enchaîner les défaites depuis le retour du confinement (...) Le plus important, c’est de casser la spirale ».

En effet, le tennis, à l’instar du golf, est historiquement, l’un des sports qui s’est encadré, en premier, d’experts « mentaux » dans les staffs des joueurs mais également au sein des instances. Le préparateur mental, Ronan Lafaix, fut l’un des premiers à travailler avec un sportif à plein temps. Néanmoins, l’accompagnement mental des sportifs n’a pas toujours été bien perçu dans le milieu, surtout à ses débuts à partir des années 80.

« Les athlètes étaient obligés de se cacher pour consulter un spécialiste »

Le nom de la profession était méconnu par les acteurs du monde sportif. Préparateur mental était davantage associé à des mots comme « gourou », « manipulation ». « Les athlètes étaient obligés de se cacher pour consulter un spécialiste, et je ne vous parle pas d’une époque si lointaine que cela. Le déclic a eu lieu, selon moi, à la fin des années 90 notamment grâce à la volonté des athlètes » raconte le psychologue du sport, Hubert Ripoll. Cependant, il n’est pas le seul à constater ce phénomène. Plus récemment, dans le documentaire de France Télévisions dédié au champion Teddy Riner, l'athlète explique justement : « A mon époque, c’était une honte d’être suivi sur le plan psychologique, il fallait se cacher, mais je n'ai jamais eu honte. Se cacher de quoi ? Pour la performance, il n'y a pas besoin de se cacher, il faut mettre tous les ingrédients dans son panier pour pouvoir être champion et réussir. Il n'y a pas de honte à avoir ».

Photo : Portrait d'Hubert Ripoll, psychologue du sport / © Patrick Gherdoussi

Les entraîneurs de l’époque voyaient davantage ce besoin comme une faiblesse que la preuve d’une certaine lucidité de la part du sportif. Puis, au fil du temps, un changement de mentalité est venu, notamment de la part des champions eux-mêmes. Demandant des listes de préparateurs mentaux pour chaque discipline, les athlètes voulaient être le plus préparé possible au quotidien et d’autant plus avant les échéances importantes.

Désormais, la belle histoire médiatisée entre Teddy Riner et sa psychologue Meriem Salmi, confirme un développement croissant et brise définitivement un tabou longtemps ancré dans les mœurs du sport français. Finalement, cet exemple participe au processus de démocratisation et de dédiabolisation des préparateurs mentaux et autres psychologues du sport.

Préparation mentale vs Préparation psychologique

Aucune définition n’existe pour qualifier précisément la préparation mentale ou psychologique. Toutefois, on peut estimer que la préparation mentale est davantage centrée autour de la performance de l’athlète. C’est un entraînement régulier où le sportif reçoit outils et techniques lui permettant de construire sa propre force mentale. Les principaux bénéfices de la préparation mentale ont un impact sur la concentration, la respiration, la réalisation du geste juste grâce à la visualisation, la gestion du stress ainsi que sur le sommeil comme démontré par Meriem Salmi avec Teddy Riner. L’objectif principal étant d’éliminer tout blocage mental possible qui freinerait le champion dans sa progression.

Tandis que la préparation psychologique consiste à travailler davantage en amont de la performance, notamment sur la personnalité de l’individu, et ainsi, mettre en place un contexte global afin que la personne, avant le sportif, puisse s’épanouir. Le psychologue du sport peut influer sur les résultats mais n’est en aucun cas responsable des performances de l’athlète. Il n’est qu’un soutien, une aide visant à accompagner la personne dans sa progression.

La psychologue du judoka rappelle lors d’une interview avec Rugbyrama que son travail de psychologue diffère de celui d’un préparateur mental, « je me centre davantage sur l’histoire personnelle, la vie sociale, la vie scolaire, universitaire ou professionnelle, la vie sportive, sa santé physique et évidemment sa santé psychologique. (…) L’idée étant que la santé et le bien-être sont fondamentaux pour accéder à la haute performance ».

Une aide devenue incontournable ?

Si les sportifs de haut-niveau ont autant besoin d’un soutien psychologique aujourd’hui, c’est qu’ils sont confrontés à de plus en plus de pression. Des moments intenses faits de hauts et parfois de très bas tels des montagnes russes émotionnelles. Les enjeux sont tels qu’une personne seule ne peut plus tout encaisser. Effectivement, Teddy Riner l’explique très justement lors d’une interview pour Grazia : « On a besoin d'avocats pour gérer nos contrats, et de psys pour le mental. Je vois plein de sportifs être les meilleurs à l'entraînement et se décomposent en compétition à cause de la pression ». Que le sport soit bon pour la santé mentale était un fait avéré, dorénavant, grâce à ces déclarations publiques, nous savons que le mental est aussi bon pour le sport.

« Certains de mes athlètes avaient un blocage mental en compétition »

Dans le même temps, le métier de préparateur mental s’est développé, certains étant davantage recommandés que d’autres. Précurseur dans le domaine en France, Christian Target est notamment intervenu auprès des nageurs de l’équipe de France à la demande du directeur technique national (DTN) de l’époque, Claude Fauquet dont la réussite sportive n’est plus à prouver. « À l’époque, certains de mes athlètes avaient un blocage mental en compétition, ils n’arrivaient pas à franchir le cap. L’accompagnant était à disposition mais en aucun cas, je les ai obligés à le consulter, ce serait totalement contre-productif ».

D’autres spécialistes ont popularisé la pratique grâce à leurs expériences bénéfiques pour certains champions. Ronan Lafaix a suivi et suit toujours de nombreux sportifs différents notamment des joueurs de tennis français comme Cédric Pioline puis récemment Gilles Simon ou encore Corentin Moutet. « Je pense que les tennismen français ont plus besoin de cela (la préparation mentale) car dans d’autres pays, comme au Canada, les joueurs ont un suivi psychologique approfondi dès le plus jeune âge » indique-t-il.

Photo : Ronan Lafaix (à gauche) avec le navigateur Armel Tripon (à droite) en pleine préparation pour le Vendée Globe / © Pierre Bouras

Dans le football, Denis Troch est un exemple de reconversion réussie. De joueur du PSG, il est désormais à la tête de l'entreprise de formation des futurs préparateurs mentaux. L’ancien footballeur et entraîneur, a un profil intéressant car il intervient auprès des clubs mais organise aussi des séminaires à destination des cadres et entrepreneurs. Un business très florissant pour de nombreux athlètes durant leur après-carrière. Les sportifs ne seraient alors pas les seuls à avoir besoin de coachs mentaux ?

« Focus » et résilience

Tout est bon pour aider un athlète à condition qu’il soit déjà persuadé que cela peut lui apporter un plus, combler un manque. Certains peuvent se tourner vers l’accompagnement psychologique classique, la visualisation de souvenirs positifs, créer sa propre routine personnelle afin de se mettre dans sa bulle en toute circonstance, soit « être focus » dans le jargon sportif.

Comme pour le physique, chaque athlète n’est pas logé à la même enseigne. Un caractère résilient aura plus de prédispositions que son adversaire. Cependant, la force mentale peut se construire sur de simples détails voire de la superstition. Chaque champion a ses propres secrets. Le coureur cycliste, Guillaume Martin, lui, puise ses ressources grâce à sa passion pour la philosophie nietzschéenne et sa devise « ce qui ne me tue pas, me rend plus fort ».

Néanmoins, la chance n’a rien à voir avec la préparation mentale, comme a déclaré le grand champion français, Tony Parker : « Un hasard ne peut se transformer en coup de chance que si nous sommes préparés mentalement à son arrivée et que nous avons déjà réfléchi à l’orientation que nous pourrions lui donner ». Cette réflexion rejoint une autre idée que les spécialistes évoquent fréquemment. L’imagination a une part considérable dans la réussite et/ou l’échec.

Une multitude de méthodes

Le constat est sans appel, les athlètes sont soumis à davantage de pression qu’auparavant. Parfois même, l’enjeu dépasse le jeu. L’ère de la victoire à tout prix nécessite la réussite par tous les moyens possibles. Ainsi, de nombreuses professions participent désormais à l’encadrement des sportifs individuels mais également dans les sports collectifs.

La conséquence principale de l’explosion du « mental » dans le sport est la multiplication des métiers différents pouvant aujourd’hui accompagner un sportif dans son parcours [voir la partie sur le statut du préparateur mental en fin d’article]. Hypnose, méditation, sophrologie, réflexologie, programmation neuro-linguistique (PNL) ou encore psychothérapie, toutes ces techniques ont le même but, toutefois, elles n’empruntent pas les mêmes chemins.

Malgré de nombreuses réticences, l’utilisation de la médecine dite « douce » n’est plus un tabou dans le monde du sport. Ancienne sauteuse en hauteur, Maryse Ewanje-Epée fut à l’avant-garde concernant ces méthodes, « à l’époque, je n’ai jamais dit à ma fédération que j’allais consulter des rebouteux, des acupuncteurs et de sophrologues, seul mon entraîneur était au courant ». Elle ajoute qu’il « était très ouvert à cela, c’était plutôt rare car le coach a toujours l’impression qu’on lui retire du pouvoir ».

Des clubs précurseurs face à des générations différentes

« On fait face à des problèmes générationnels dans les clubs de rugby » concède le préparateur physique, Gregory Marquet. Ce constat, il n’est pas le seul à le remarquer. Olivier Frapolli, entraîneur de football passé par des clubs de 2e et 3e division, regrette qu’il n’ait jamais eu les moyens de mettre en place ce qu’il voulait.

Convaincu de l’importance de la préparation mentale dans le football, il voudrait intégrer un spécialiste permanent dans son staff. Toutefois, il prédit que « les jeunes coachs seront davantage formés à ces sujets, avec beaucoup plus d’ouverture d’esprit » par rapport à leurs aînés méfiants vis-à-vis de la préparation mentale et psychologique. Une forme de paranoïa existe encore de la part de l’ancienne génération craignant qu’un intervenant extérieur aille forcément réduire son pouvoir, nuire à son travail, et remonter des informations aux dirigeants voire manipuler ses joueurs.

Le problème ne vient pas uniquement d’un manque d’argent mais aussi et surtout d’un manque de volonté. Les dirigeants français ne voient pas forcément l’intérêt d’une personne en plus dans un staff. Éric Chitcatt, préparateur mental, me signifie qu’il est intervenu au centre de formation d’Amiens (Ligue 2) cependant, sa collaboration s’est arrêtée brutalement du jour au lendemain lorsque l’ensemble du staff a été remercié. En France, cette fonction reste donc très précaire et loin d’être définitivement installée dans les clubs professionnels.

À ce sujet, un préparateur mental me raconte une anecdote avec un jeune athlète. Parti aux Etats-Unis, le joueur l’appelle quelques mois après avoir échangé avec lui. Il est étonné par la prise en compte de la psychologie particulière d’un individu au quotidien dans les campus américains. D’autre part, un conflit de générations persiste entre les différents coachs, soit on retrouve l’entraîneur « à l’ancienne », soit le jeune diplômé sans expérience.

D’autres clubs de football à l’instar de l’OGC Nice (Ligue 1) ont intégré un préparateur mental dans leur structure. Thomas Sammut, intervenant également auprès de nageurs, est à disposition de l’effectif niçois à la demande des joueurs. On remarque donc que les accompagnants peuvent travailler dans différents sports en même temps. Ce milieu reste finalement très fermé se basant surtout sur des relations de confiance et pas forcément sur la compétence et l’expérience de la personne.

Malgré cela, on constate que les futurs éducateurs sportifs passant pour certains d’entre-eux par STAPS (Sciences et Techniques des Activités Physiques et Sportives) ont des cours évoquant des notions de préparation mentale [voir photos ci-dessous] ainsi que le facteur psychologique dans le sport. Cela pourra notamment leur servir dans le management au quotidien d’un collectif, dans la façon de communiquer avec l’individu avant le sportif. Cette prise en compte conforte l’idée que les prochaines générations pourront mieux collaborer avec des spécialistes et les intégrer plus facilement dans des staffs à l’avenir.

Extraits de cours sur les "facteurs psychologiques de la performance" en STAPS / © Charles Drouard

Une prise de conscience des fédérations et des institutions

Parallèlement à cette intégration à l'université, s’accompagne une institutionnalisation dans les fédérations sportives. Des « pôle mental » se sont mis en place ces dernières années, c’est le cas par exemple de la Fédération Française de Tennis (FFT) avec Christophe Bernelle (Responsable du département mental à la DTN), mais également de la Fédération Française de Football (FFF) qui organise dans la formation de leurs entraîneurs des cours sur la préparation mentale.

Pour l’INSEP, la « fabrique à champions du sport français », ces questions ne sont pas récentes. Dès 1998, dans les cahiers n°22 de l’institution, l’aspect mental est notamment évoqué par l’intermédiaire de l’imagerie mentale. D’autre part, un suivi psychologique permanent au sein de l’INSEP a été élaboré sous la responsabilité de Meriem Salmi entre 2000 et 2013. Un laboratoire est également en place, des chercheurs comme Jean Fournier (actuel président de la société française de la psychologie du sport) ont étudié pendant de longues années (1995-2014) l’efficacité des méthodes d’entraînement mental des athlètes de haut-niveau. Pour preuves, des archives ouvertes sont mises à disposition via l’INSEP. En voici deux exemples concrets, l’une s’intéressant au suivi psychologique de l’athlète après une blessure, puis l’autre se focalisant sur le travail mental spécifique aux tireurs à l’arc.

Science sans conscience n’est que ruine de l’âme…

Le développement croissant des méthodes ne va pas sans l’aide de la science prouvant l’efficacité ou non de la préparation mentale et psychologique. La communauté scientifique n’a finalement pas attendu ce « boom » pour se pencher sur les bienfaits de la préparation mentale sur les sportifs. Selon certains protagonistes, la littérature scientifique et les recherches dans le domaine ont réellement débuté dans les années 80 notamment sur le continent nord-américain.

Si la médiatisation reste néanmoins récente dans notre pays, de nombreuses études et instituts de médecine se sont penchés sur le sujet afin de prouver les caractéristiques mentales spécifiques aux champions de haut-niveau et au « cerveau expert ». Que ce soit « l’intelligence émotionnelle » chère au coach de Manchester City, Pep Guardiola, la capacité d’adaptation, la plasticité cérébrale, les facultés cognitives, la notion de pleine conscience (mindfulness) ou encore le fameux concept du « flow » (état de transe) que chaque athlète rêve de ressentir au moins une fois dans sa carrière. La gardienne de l’équipe de France de Football, Pauline Payraud-Magnin, tente d’expliquer cette sensation dans un entretien pour le site Sans Filtre.

Schémas et illustrations de l’Intelligence émotionnelle, du "Flow" et de la gestion du stress

En France, l’IRMS² (Institut Régional de la Médecine du Sport et de la Santé) a publié des études à la demande de l’INSEP (Institut National du Sport, de l’Expertise et de la Performance). L’efficacité du travail mental sur la performance y est notamment prouvée grâce à des capteurs sur les athlètes lors de séances de visualisation. On peut concrètement savoir quelles parties du cerveau active le sportif lorsqu’il est en plein effort physique mais également lorsqu’il doute, stress ou fatigue mentalement.

L’exemple de Grégory Marquet, expert en neuro-visualisation, en témoigne. Travaillant avec plusieurs équipes de rugby professionnelles, il a pu développer le neurotracker (technologie inventée au Canada) permettant d’avoir une meilleure vision périphérique à l’entraînement. La vue est de loin, le sens le plus déterminant pour toute préparation mentale. En outre, cet outil peut être utile dans la prévention des blessures en mesurant la fatigue mentale des sportifs. Malgré ces avancées technologiques, le chercheur en neurosciences, Aymeric Guillot signale que « de grands progrès sont encore à venir dans ce domaine. La réalité virtuelle pourrait révolutionner la préparation mentale des athlètes à une grande échelle d’ici quelques années ».

CNRL (Centre de Recherche en Neurosciences de Lyon) - Interaction Cerveau-Machine – Prédilection de l’épuisement / © François Guénet

« No Brain, no Gain » ?

À l’heure où la science devient inévitable et fait partie intégrante du sport, certains remarquent quelques travers nuisibles à la performance. Des coachs oublient parfois le facteur humain et purement technique et tactique. Grégory Marquet explique que l’on « doit trouver un équilibre entre la science, la data (les données) pour mesurer l’importance du mental et la base du sport avec un grand « S », c’est-à-dire le terrain ». De plus, il insiste sur le fait que « chacun doit rester à sa place, le préparateur physique ou mental n’est pas coach et vice-versa. Celui qui décide à la fin, c’est l’entraîneur ».

La prise de conscience de ce besoin s’est faite avec l’appui des staffs et des responsables se rendant compte que leurs simples connaissances techniques n’étaient plus suffisantes. Une aide scientifique extérieure est désormais nécessaire et obligatoire pour vouloir performer. Chaque club professionnel s’est alors lancé pour le meilleur et pour le pire dans une course à l’équipement dans ce secteur. Ce qui n’est pas sans risque si tous les apports technologiques ne sont pas correctement utilisés.

Illustration des rugbywomen de l’Equipe de France en pleine entraînement / © Vincent Leloup
« En France, on s’est mis en tête qu’on avait un problème avec le mental »

Tous les préparateurs mentaux n’ont pas les mêmes formations, et pourtant, ils ou elles se rejoignent tous quand je leur demande si l’entraînement mental, au même titre que le physique, est primordial. Malgré tout, la vérité est souvent bien plus complexe, des voix dissonantes sur cette tendance se font entendre dans le milieu sportif.

Cette nécessité est donc remise en cause notamment par l’ancienne génération de coachs et de responsables. Pour Claude Fauquet (ancien directeur adjoint de l’INSEP lors des JO 2012), « c’est la notion même de performance qu’on devrait interroger en France avant de se lancer sans réfléchir dans la préparation mentale » assure-t-il lors de notre échange téléphonique. « En France, on s’est mis en tête qu’on avait un problème avec le mental, alors on est parti là-dedans, car soi-disant, on était en retard face aux Anglo-saxons » affirme-t-il avec fermeté.

A l’instar de Claude Fauquet, Philippe Fleurance (ancien directeur du Laboratoire Psychologie et Ergonomie du sport à l’INSEP de 1990 à 2004) questionne ce que serait, à l’origine, le fameux « mental » ainsi que le développement exponentiel du nombre d’intervenants extérieurs à la performance sportive. Les deux hommes ont comme point commun de vouloir remettre en perspective cette survalorisation du « mental » lors de ces dernières années.

Alors, vraiment incontournable ?

Le travail mental est-il devenu indispensable ? À en croire les témoignages des spécialistes dans ce domaine, tous s’accordent à dire que personne aujourd’hui ne peut nier l’intérêt de ce dernier. Bruno Le Gal le confirme « la préparation mentale doit être considérée comme un entraînement à part entière, un travail sur le long terme ».

Pourtant, encore aujourd’hui, de grands champions n’ont pas besoin de cet apport. Une force mentale est déjà présente en eux, sans accompagnant. Déclarant que le mental d’un champion ne se travaille pas nécessairement, le biathlète Martin Fourcade n’a pas besoin de préparateur mental personnel. Ses capacités et ses facultés naturelles font la différence avec ses adversaires. « Les athlètes sont des artisans qui sont capables de bricoler leur psychisme pour être en mesure de faire face à des contraintes très spécifiques » indique Hubert Ripoll pour La Croix.

Le biathlète Martin Fourcade en pleine concentration lors de son tir / © Georges Bartoli

Statut, formation et dérives : comment devenir préparateur mental ?

Le profil des préparateurs mentaux peut différer selon le cursus effectué. Professeur en psychologie, entraîneur, doctorant spécialisé en neurosciences ou encore ancien sportif professionnel, quasiment tous les chemins mènent à cette profession. Cela peut être un avantage mais également un inconvénient pour la légitimité des accompagnants.

De nombreuses formations permettent dorénavant d’être considéré comme préparateur mental. Chaque organisme privé a son propre diplôme. Par ailleurs, plusieurs universités françaises ont lancé leurs propres formations reconnues par l’Etat. Néanmoins, les programmes sont très disparates selon les établissements. L’un des enseignements les plus reconnus par la profession se trouve à l’université de Dijon. La formation fut créée avec l’appui d’un des premiers préparateurs mentaux français Christian Target. Après trois ans d’apprentissage avec la « Méthode Target » [voir illustrations ci-dessous], les élèves ressortent avec un diplôme mais le plus important dans le métier reste l’expérience et les stages avec un mentor ou dans des clubs.

Schémas élaborés par le préparateur mental Christian Target

Certains préparateurs mentaux deviennent eux-mêmes des formateurs. Par exemple, Anthony Mette et sa structure « Focus » à Bordeaux ou encore Denis Troch et son entreprise. Au-delà d’intervenir sur demande de clubs, il a créé son entreprise de formation en préparation mentale et propose également des séminaires s’adressant à des entraîneurs, sportifs et des entrepreneurs.

Bon nombre de personnes du milieu ont une double casquette de formateur et d’intervenant avec pour certains un bagage scientifique. Ils profitent d’une législation encore très peu encadrée actuellement et donc sujette à certaines dérives et autres arnaques en tout genre dues à un manque de connaissances et des lacunes dans la pratique. Malgré une institutionnalisation de la pratique, les professionnels du secteur réclament plus de règles et un programme commun à tous les préparateurs mentaux. De surcroît, un des autres problèmes du métier est notamment le manque cruel de communication entre la recherche et la pratique sur le terrain.

Comme la matière se développe sans cesse, les préparateurs mentaux doivent continuellement être toujours en formation. Être curieux des nouvelles pratiques afin d’acquérir toujours plus de compétences, se former en continue sur des aspects en particulier, se servir de leurs expériences passées puis s’adapter, s’entretenir avec des spécialistes car ce métier demande nécessairement une base scientifique conséquente.

En effet, cette base scientifique ne peut pas être acquise en quelques jours. Un acteur me confie « que la disparité entre les préparateurs mentaux nuit finalement au bon développement du métier en France ». « Certains d’entre-eux pensent être prêts à accompagner des sportifs avec une simple formation en ligne sur deux semaines en ayant juste des notions sur la respiration, la concentration, le stress etc. » souligne-t-il. Certes, le budget formation est élevé après plusieurs années mais selon lui, ceci est primordial pour accompagner au mieux les athlètes de haut-niveau.

Sur les 11 dernières années, la recherche Google concernant la "préparation mentale" augmente en moyenne progressivement. On remarque également un pic lors du confinement en Avril 2020.

Ainsi, comment les athlètes peuvent-ils s’y retrouver, savoir lesquels sont les plus compétents dans leurs disciplines afin de régler leurs problématiques ? Il suffit de taper « préparateur mental » dans Google ou sur LinkedIn pour constater un nombre important de blogs, d’accompagnants, de parcours et de méthodes, chacune plus différente l’une de l’autre. Dans les faits, chaque fédération, chaque club, chaque coach constitue sa propre liste de professionnels en fonction de ses connaissances et de ses expériences précédentes.

Des perspectives d’avenir ?

Alors que la demande n’a jamais été aussi importante, le statut du préparateur mental entourant les sportifs de haut-niveau reste flou et obsolète. Globalement, le monde du sport serait pour une reconnaissance d’État avec un programme et une formation commune. Désormais, à moins de quatre ans des Jeux Olympiques de Paris, la question devrait revenir prochainement car de nombreux athlètes et dirigeants souhaiteraient modifier la législation existante.

Dans le « rapport Onesta » publié en Janvier 2018, une partie est consacrée à la préparation mentale. L’ancien sélectionneur de l’équipe de France de handball avait déjà pointé les faiblesses du système. Il rappelait qu’identifier un préparateur mental compétent n’était pas si évident en France et que le métier n’était toujours pas protégé au Répertoire National des Certifications Professionnelles (RNCP). Malgré ce développement très récent du nombre d’accompagnants lié à la dimension mentale, il faudrait garder en tête que ce ne sera jamais une solution à tout. Cependant, après la technique et le physique, le mental peut réellement faire la différence entre un bon et un grand champion. La marge de progression dans ce domaine reste conséquente.

In fine, l’utilisation de la psychologie pour les sportifs nous interroge aussi sur notre rapport à elle au quotidien. Le sport serait-il encore le reflet de la société ou bien l’inverse ? La barrière psychologique sera-t-elle ainsi franchie via le sport ?

Jérémy Haumesser

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(Re)voir le teaser de l'enquête en vidéo :⬇️⬇️⬇️

Created By
Jeremy HAUMESSER
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Credits:

Teddy Riner et sa psychologue Meriem Salmi lors du documentaire « Teddy » diffusé sur France 3 / © FranceTVStudio - 2020