Introduction: définition de l'éloquence
L’éloquence est l’art de toucher et de persuader. Voilà pourquoi elle n’est qu’images fortes et naturelles, que sentiments pathétiques, que raisonnements frappants, qu’expressions vives, que traits enflammés, qu’elle jette dans l’âme de ses auditeurs. Il semble qu’elle seule connaît les ressorts qui peuvent nous ébranler, nous émouvoir. Toutes nos passions sont entre ses mains: elle les irrite et les apaise à son gré.
L’homme éloquent n’est ni celui qui produit une longue suite d’idées, qui les classe, qui les enchaîne, qui les énonce avec clarté, justesse et bienséance, ni celui qui les agrandit en les développant, ni celui encore qui les pare de grâces de l’élocution, qui les anime par des figures, qui les colore par des images, et qui par le charme du nombre, flatte l’oreille en même temps qu’il séduit l’imagination ; c’est celui qui possède et met en œuvre tous ces talents, et qui en même temps du côté de l’âme connaît le fort et le faible, sait toucher à l’endroit sensible et fait mouvoir à son gré tous les ressorts des passions.
Les buts de l’éloquence seront donc : instruire, toucher et plaire. Elle se répartit en trois genres : le démonstratif, le délibératif et le judiciaire.
Les trois genres ou discours de l'éloquence
Les Anciens avaient divisé l’éloquence en trois genres, et la même division subsiste encore dans toutes les rhétoriques modernes : le genre délibératif, le genre démonstratif et le genre judiciaire.
Le discours délibératif (ou politique)
Il est celui où l’orateur veut faire prendre une résolution et déterminer la volonté, ou de détourner d’un dessein qu’on a pris. Ce genre convient particulièrement à l’éloquence populaire ; et l’on peut y employer des figures véhémentes pour émouvoir les auditeurs, à l’exemple de Cicéron. Il convient aussi à l’éloquence de la chaire, où un prédicateur, dispensé par son caractère de tout ménagement et de tout respect humain, tient comme enchaîné autour de lui son auditoire, et peut foudroyer ses passions et ses vices.
Le discours démonstratif (ou épidictique)
Il a pour objet la louange ou le blâme. Les Anciens nous ont laissé de très beaux modèles en ce genre. On peut voir pour la louange l’éloge que fait Cicéron de la clémence de César dans sa harangue pour Marcellus, et celui de Pompée dans la harangue intitulée, pro lege Roscia. Les Verrines, les Catalinaires, les Philippiques nous offrent tout ce qu’on peut dire de plus fort pour blâmer quelqu’un. Ces personnalités étaient non seulement tolérées, mais même encouragées dans les républiques anciennes. Les gouvernements modernes les ont toujours réprimées. Nous n’avons conservé que les discours consacrés à la louange, tels que les Panégyriques et les Oraisons funèbres.
Le discours judiciaire
Il consiste dans la discussion contradictoire d’une chose ou d’un fait, dans son rapport avec les lois, et à l’égard de centaines personnes. C’est une accusation ou défense, une demande ou dénégation ; et des deux causes débattues, le résultat est un jugement qui doit être prononcé conformément à la loi. Ce genre convient particulièrement aux avocats.
Tableau comparatif des trois genres
Quelques exemples de discours
Discours du général de Gaulle à l'Hôtel de Ville de Paris le 25 août 1944: "Paris martyrisée, mais Paris libérée!"
Discours du général de Gaulle du 24 juillet 1967 à Montréal: "Vive le Québec libre!"
Invité à l'Exposition universelle de Montréal, le Général de Gaulle choque en prononçant un discours qui se termine par « Vive le Québec libre!».
Discours de Martin Luther King du 28 août 1963: "I Have a dream"
Le 28 août 1963 le pasteur et militant américain Martin Luther King, prononce son célèbre discours “I have a dream” devant le Lincoln Memorial, à Washington, D.C., durant la Marche sur Washington pour l'emploi et la liberté. Devant plus de 250 000 manifestants, King en appelle solennellement à la fin du racisme aux États-Unis et revendique l'égalité des droits civiques et économiques entre Blancs et Afro-Américains.
À l'issue du visionnage de ces trois extraits, quels éléments vous semblent essentiels pour construire un bon discours oratoire?
Les cinq parties de la rhétorique
L'invention
L’invention (ou inventio ou heurésis) est la recherche la plus exhaustive possible, par un orateur, de tous les moyens de persuasion relatifs au thème de son discours. Ces moyens sont : les sujets, les preuves et les arguments, les lieux, les techniques de persuasion, les techniques d’amplification, la logique.
Ou dit plus en détail: "Fondamentalement, c’est le choix de la matière à traiter dans le discours. Il s’agit toujours d’un mixte : d’une part, ce qui est directement commandé par le sujet de la cause (notamment dans le genre judiciaire), et qui concerne précisément les choses dont on va parler ; d’autre part, l’ensemble des procédures logico-discursives qui moulent le développement du discours : c’est-à-dire les lieux les plus propres à orienter le mouvement argumentatif (ce qui inclut donc, dans le judiciaire, les preuves)" (Dictionnaire de rhétorique de Georges Molinié (Le Livre de Poche))
La disposition
La disposition (ou dispositio ou taxis) est la mise en ordre des moyens de persuasion, l’agencement et la répartition des arguments, dont résultera l’organisation interne, la composition générale et le plan du discours. Celui-ci est organisé selon les lois de la logique, de la psychologie et de la sociologie. L’organisation du discours, ainsi que la manière de le construire et de mettre en évidence certains points, sont dilués aujourd’hui dans les techniques de composition et de dissertation. Traditionnellement, la disposition se décompose en quatre (ou cinq) parties : l’exorde, la narration, la discussion (la confirmation + la réfutation), la péroraison.
Ou dit autrement: "La disposition est une des grandes parties de la rhétorique. Elle consiste en l’organisation du discours, c’est-à-dire savoir en quel lieu on doit dire ce qu’on a à dire ; c’est aussi l’arrangement de tout ce qui entre dans le discours, selon l’ordre le plus parfait ; ou encore une utile distribution des choses ou des parties, assignant à chacune la place et le rang qu’elle doit avoir. La disposition embrasse la division et s’appuie sur des propositions.
Il importe de noter que la disposition ne se réduit pas à l’observation de la suite des cinq grandes parties du discours (spécialement judiciaire) : exorde, narration, confirmation, réfutation, péroraison. Elle gouverne l’ordre des différentes propositions, des thèmes traités, des indications anecdotiques narrées, des arguments déployés, du recours à tel ou tel lieu, même lors de l’action sur les sentiments de l’auditoire, notamment dans l’exorde et dans la péroraion, et enfin pour l’insertion de l’éventuelle digression. Il faut donc admettre que l’ordre est variable selon la cause, et qu’il est toujours nécessaire d’adapter le progrès de son discours en fonction de la situation concrète, ne serait-ce, par exemple, que pour le choix de mettre d’abord ou ensuite ses arguments les plus forts ou les plus faibles" (Ibid.)
L’action
L’action (ou pronuntiatio ou hypocrisis) est le parachèvement du travail rhétorique, l’énonciation effective du discours, la mise en œuvre des autres parties, où l’on emploie : les effets de voix, les mimiques, le regard, les techniques gestuelles. Ici, l’orateur devient acteur et doit savoir émouvoir par le geste et par les expressions du visage.
ou dit autrement: "L’action est une des cinq parties de la rhétorique. Elle n’est pas sans rappeler ce qu’on désignerait aujourd’hui sous le nom d’interprétation ou, en linguistique, de performance, encore que ce dernier concept ne soit pas exactement du même ordre. En tout cas, l’action peut soutenir un discours ordinaire et le rendre intéressant ou même fort, comme elle peut déclasser dans le banal ou l’inefficace un discours habile ou même puissant. L’action rapproche l’art oratoire de celui du comédien ; elle est le signe de l’individualité et de la singularité ; elle représente la composante sociale la plus forte de l’éloquence, la situant délibérément dans la vie.
Traditionnellement, l’action a deux aspects : la prononciation et le geste. il semble bien que le premier soit le plus important : il s’agit de la voix." (Ibid.)
La mémoire
La mémorisation du discours (memoria ou mémoire) peut être intégrée à l’action : mieux on possède son discours, plus on est capable de l’adapter aux objections et d’improviser.
Ou dit autrement: "a mémoire est souvent considérée comme une des cinq parties de la rhétorique. Elle est en effet indispensable à l’interprétation du discours. Quintilien va même jusqu’à dire qu’un orateur qui serait entièrement dépourvu de mémoire devrait abandonner le métier. Il faut dire que le discours doit être prononcé par cœur, quitte à donner l’impression qu’on improvise […]." (Ibid.)
L’élocution
L’élocution (ou elocutio ou lexis) est la rédaction du discours, le point où la rhétorique rencontre la littérature. Le discours y est organisé dans le détail. Elle porte sur le style de la rédaction : elle fait appel aux figures, au choix et à la disposition des mots dans la phrase, aux effets de rythme, au niveau de langage.
Ou dit autrement: "Le sens fondamental d’élocution est de désigner l’une des cinq grandes parties de la rhétorique. C’est celle qui préside à la fois à la sélection et à l’arrangement des mots dans le discours. La qualité essentielle de l’élocution est la clarté ; c’est l’élocution qui doit recevoir les ornements du discours. Elle est également le support de l’emphase et le lieu de manifestation des sentences. Enfin, l’élocution accepte naturellement les figures." (Ibid.)
Mise en pratique n°1: travail sur la voix
Voici un célèbre discours de Victor Hugo prononcé à l’Assemblé Nationale le 9 juillet 1849 alors qu’il était parlementaire (Discours sur la misère):
Je ne suis pas, messieurs, de ceux qui croient qu'on peut supprimer la souffrance en ce monde ; la souffrance est une loi divine ; mais je suis de ceux qui pensent et qui affirment qu'on peut détruire la misère.
Remarquez-le bien, messieurs, je ne dis pas diminuer, amoindrir, limiter, circonscrire, je dis détruire. Les législateurs et les gouvernants doivent y songer sans cesse ; car, en pareille matière, tant que le possible n'est pas fait, le devoir n'est pas rempli.
La misère, messieurs, j'aborde ici le vif de la question, voulez-vous savoir jusqu'où elle est, la misère ? Voulez-vous savoir jusqu'où elle peut aller, jusqu'où elle va, je ne dis pas en Irlande, je ne dis pas au Moyen Âge, je dis en France, je dis à Paris, et au temps où nous vivons ? Voulez-vous des faits ?
Il y a dans Paris, dans ces faubourgs de Paris que le vent de l'émeute soulevait naguère si aisément, il y a des rues, des maisons, des cloaques, où des familles, des familles entières, vivent pêle-mêle, hommes, femmes, jeunes filles, enfants, n'ayant pour lits, n'ayant pour couvertures, j'ai presque dit pour vêtement, que des monceaux infects de chiffons en fermentation, ramassés dans la fange du coin des bornes, espèce de fumier des villes, où des créatures s'enfouissent toutes vivantes pour échapper au froid de l'hiver.
Voilà un fait. En voulez-vous d'autres ? Ces jours-ci, un homme, mon Dieu, un malheureux homme de lettres, car la misère n'épargne pas plus les professions libérales que les professions manuelles, un malheureux homme est mort de faim, mort de faim à la lettre, et l'on a constaté, après sa mort, qu'il n'avait pas mangé depuis six jours.
Voulez-vous quelque chose de plus douloureux encore ? Le mois passé, pendant la recrudescence du choléra, on a trouvé une mère et ses quatre enfants qui cherchaient leur nourriture dans les débris immondes et pestilentiels des charniers de Montfaucon !
Eh bien, messieurs, je dis que ce sont là des choses qui ne doivent pas être ; je dis que la société doit dépenser toute sa force, toute sa sollicitude, toute son intelligence, toute sa volonté, pour que de telles choses ne soient pas ! Je dis que de tels faits, dans un pays civilisé, engagent la conscience de la société tout entière ; que je m'en sens, moi qui parle, complice et solidaire, et que de tels faits ne sont pas seulement des torts envers l'homme, que ce sont des crimes envers Dieu !
Vous n'avez rien fait, j'insiste sur ce point, tant que l'ordre matériel raffermi n'a point pour base l'ordre moral consolidé !
Travail collectif
Étudions le texte ensemble pour essayer de le dire. Sur quels procédés repose-t-il? Comment est-il structuré? Quel rythme paraît-il dicter? Quels mots semblent se détacher? Quelles images naissent au fil de la lecture?
Travail en binôme
1. Cherchez sur le site de l'Assemblée Nationale un discours politique qui vous intéresse. (Comme le site ne fonctionne pas très bien en termes de liens, copiez-collez le titre sous google et récupérer directement la page de celui que vous avez choisi).
2. Puis sélectionnez un morceau du texte sur lequel vous allez vous entrainer à voix haute.
3. Quand vous vous sentez prêts, enregistrez-vous à l’aide du dictaphone de votre tablette ou de votre smartphone. Vous devrez remettre le fichier d'enregistrement.