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Quarante ans de libération de la bande FM L’arrivée de la gauche au pouvoir en 1981 permettait la libération de la bande FM où les radios pirates luttaient pour exister dans la clandestinité. Un mouvement qui fut intense dans la région à la fin des années 1970. Une page d’histoire à relire, à l’heure des podcasts, en cette journée internationale de la radio.

«Le 18 juin 1980, on commençait à émettre. Dès le 19, la police saisissait notre matériel. C’est arrivé six fois jusqu’à l’élection de François Mitterrand».

L’anecdote a elle seule résume l’ambiance autour de ces pirates de la bande FM qui, durant les années 1970 s’étaient mis en tête de prendre d’assaut les ondes. L’ex-élu EELV de Lille, Dominique Plancke était de ceux-là donc aux premiers feux de l’été 1980, pour lancer l’antenne de Radio Lille 80. «Il y avait une effervescence à l’époque, avec beaucoup de radios adossées à des luttes: antinucléaires avec Radio Verte Fessenheim, mais aussi sociales avec Lorraine cœur d’acier ou Radio Quinquin dans la région», se souvient le militant écologiste qui se souvient que sur Radio Lille 80, «on passait des émissions contre la centrale de Gravelines en pleine construction, en défense des objecteurs de conscience, ou autour de l’homosexualité. Tout n’était pas d’une qualité extraordinaire, mais on assumait une forme de désobéissance civile face au pouvoir de l’époque».

La radio porte au loin et à un nombre d’auditeurs qui peut rapidement monter à quelques milliers une pluralité de voix parfois critiques qui peinent à se développer dans la France encore corsetée de Giscard. Le procédé est plus léger que la production vidéo encore inaccessible à l’époque et moins coûteux à produire qu’un journal. En somme, il est plus démocratique. Problème: l’État verrouille à triple tour l’entrée de la bande FM.

«Il y avait eu tout un mouvement de radios pirates en Italie, parfois proches des brigades rouges. Les gouvernements Chirac et Barre craignaient que la même chose arrive en France», se rappelle Christian Verwaerde, le fondateur de Radio campus en 1969.

La police traque avec ses camions «gonio» les emplacements des émetteurs clandestins, procède au brouillage, à des saisies. «Il y avait peu de poursuites, ils préféraient taper au portefeuille. J’ai perdu pas mal de disques et quelques platines dans l’histoire…», se remémore Dominique Plancke.

Le chat et les souris

Le jeu du chat et de la souris culmine dans la région avec les événements autour de Radio Quinquin en 1978-1979. La radio syndicale, portée par la CGT, naît à Auby le 7 novembre 1979 en pleine fermeture d’Usinor Denain en 1978 et ses 5000 salariés licenciés. «Entends-tu souvent parler des problèmes de tous les jours sur les radios périphériques ou à la radio nationale? As-tu déjà entendu ces mêmes radios donner tort à Giscard? Dénoncer la politique économique de Barre et compagnie?».

Le décor est planté. Le 4 juin 1980, le matériel est saisi une première fois. Pour échapper aux forces de l’ordre, la radio ira même jusqu’à s’installer dans le clocher de l’église. Les 25 et 26 octobre 1980, la ville communiste se retrouve en état de siège: un millier de policiers mobilisés et des Aubygeois qui vont au contact. L’affrontement fait des dizaines de blessés. L’émetteur se replie à Lens, puis à Rouvroy, puis enfin dans un HLM à Avion… La clandestinité est encore l’affaire de quelques mois.

En mai 1981, François Mitterrand accède à l’Élysée. Le mouvement de libéralisation de la FM s’enclenche. Radio Quinquin et les autres sortent de la clandestinité et des centaines d’autres radios voient le jour à partir de 1981. Le monopole d’État s’achève, le règne des radios commerciales n’a pas encore débuté. Pour quelque temps, c’est l’heure des radios vraiment libres.

1969: Radio Campus, la pionnière

Si les radios libres ont prosperé dans la région, il n’y est pas tout à fait étranger. A la fin des années 1960, depuis sa piaule du campus scientifique d’Annappes, Christian Verwaerde lance ce qui va devenir Radio Campus. Une pionnière qui a tracé le sillon des radios libres de la fin des années 1970.

«C’était pas très légal, mais on avait pas peur. On s’amusait bien, on avait un idéal, c’était super.»

Christian Verwaerde a un sourire malicieux quand il repense à la période, où étudiant en électronique, il lançait Radio Campus avec un emetteur bidouillé. «Mon modèle, c’était Radio Caroline, qui passait de la pop depuis un bateau en mer du Nord et que j’écoutais chez mes parents à Dunkerque. C’était la radio pour les jeunes, qui passait des groupes nouveaux. Je me disais que ce serait bien qu’on ait ça... »

Campus commence petit, dans une piaule de résidence universitaire d’où pendouille une antenne qui emet pour l’étage puis la résidence, puis le campus. «Les étudiants venaient pour passer leurs disques. A l’antenne on demandait à ceux qui nous écoutaient de faire clignoter les lumières de leurs chambres. On a progressivement monté la puissance pour aller jusqu’à Lille», se rappelle Christian Verwaerde.

Jusqu’en 1974, Campus est tolérée par les autorité. «On était surveillé, parfois les renseignements généraux nous convoquaient, mais ce n’était jamais menaçant. Et puis en 1974, le CROUS, sur injonction des autorités, a profité des vacances pour tout démonter.» C’est l’heure de la clandestinité, des brouillages, des saisies. De 1977 à 1981, Verwaerde va s’investir dans le mouvement des radios libres, donner des coups de mains. «On avait des petits emetteurs, on se filait du matériel, les bonhommes... C’était un peu le maquis, mais on avait la foi. On trouvait vraiment que trois ou quatre radios autorisées en France, c’était un abus de pouvoir. Il fallait libérer la parole.»

En 1983, Campus gagne son autorisation d’emettre, 27 radio campus verront le jour en France. Une nouvelle ère s’ouvre, faite de recherche de subvention et de construction de grilles solides pour émettre 24h/24.

«Je suis fier que ce qu’on a fait, même si passer de l’action à la gestion n’a pas été simple. Mais on a accompagné les évolutions technologiques, on continue à proposer des choses. Pendant le premier confinement, on a fait des émissions pour les étudiants...»

Les combats ont changé, pas la vocation.

Radio Uylenspiegel, l’onde flamande

Ici, c’est la Flandre. Depuis sa création en 1978, Radio Uylenspiegel n’a pas toujours émis depuis ses locaux de la grand place de Cassel. Mais son histoire s’écrit toujours en jaune et noir. Montée en toute illégalité par Pascal et Maryse Vanbremeersch pour défendre la langue et de la culture flamande, la radio libre de Cassel n’a depuis pas dévié de sa ligne. Sans se résumer à cela tout à fait: la première emission diffusée prend position contre l’apartheid, évoque la non-violence, la centrale de Gravelines... Dès le lendemain, les premières convocation à la gendarmerie arrivent.

Un héritage de radio libre qui fait la fierté de Bruno Lobert, d’abord auditeur, puis entré dans la station en 1983 pour animer une émission, avant d’en devenir le directeur en 2015. Des cours de neerlandais radiodiffusés, les vielles à roues de la musique traditionnelle flamande ou des chroniques du conservatoires de Bailleul voire des émissions sur les chants marins tissent une grille des programmes unique en son genre.

«Vous entendez ici des choses impossibles à entendre ailleurs», appuie Bruno Lobert.

Avec un gros milliers d’auditeur autour de Cassel, le patron est bien conscient d’occuper une niche minuscule au côté des mastodontes de la FM. «On a conservé l’esprit frondeur, c’est un peu romantique de défendre notre identité. L’esprit associatif, le bénévolat se perd. Mais on se bat, on joue un rôle de lien social. On l’a vu pendant le confinement, quand on mettait en relation un producteur de patates du coin qui avait du mal à les écouler avec des habitants.»

«Un véritable outil de subversion politique»

Thierry Lefebvre est historien des médias, auteur de «La bataille des radios libres».

–Dans quel contexte naissent les radios libres? «La période des radios libres, c’est 1977-1981. À l’époque la radio est toujours le premier média de masse, mais il est marqué par un monopole d’État Les radios libres ont hérité de deux tendances: les free radio anglo-saxonne, c’est le mythe. Et les radio libere italiennes, très politisées, proche de l’extrême gauche. À partir de 1977, et la naissance de Radio verte à Paris autour d’Antoine Lefébure, le mouvement est lancé avec une idée maîtresse: mettre fin au monopole. Ce n’est pas massif, on compte un cinquantaine de radios qui émettent irrégulièrement. Mais c’est un véritable outil de subversion politique pour réclamer de nouveaux espaces d’expression qui se double pour beaucoup d’une véritable passion du son.»

–En 1981, François Mitterrand libère les ondes. Par sympathie ou par calcul? «Plutôt par calcul, même s’il s’est retrouvé impliqué lui-même dans une émission de radio libre. Au PS et au PCF, certains restaient favorables au monopole d’État. Mais de fait, l’arrivée de la gauche au pouvoir a entraîné la véritable explosion des radios libres car elles savent qu’on ne va plus leur envoyer les CRS. Les radios militantes vont redémarrer, et ceux qui attendaient la libération des ondes vont s’y mettre. Le nouveau pouvoir est débordé. On passe très vite de quelques dizaines à plusieurs centaines d’antennes, alors que techniquement, le monopole va perdurer jusqu’en juillet 1982.»

–Quelle régulation est mise en œuvre? «En 1982 est crée le haut conseil de l’audiovisuel, ancêtre du CSA, qui va donner les autorisations d’émettre. Un certain nombre de radios associatives vont s’implanter durablement. D’autres, faute d’un véritable projet et de l’épuisement des forces militantes vont péricliter. Les radios musicales vont aussi commencer à donner le tempo avec des émetteurs extrêmement puissants qui rendent inaudibles les radios de puissance modeste. Aujourd’hui parmi les radios nées à cette époque, certaines sont devenues commerciales, c’est le modèle dominant. Mais les radios associatives continuent à exister avec des moyens limités dépendant des financements publics, avec des bénévoles. Elles conservent leur fonction d’éducation à la pratique des médias».

TEXTES: Sébastien Leroy

PHOTOS:  Florent Moreau et Archives "La Voix du Nord"

MISE EN FORME: M. P.