Soudain, une panthère sur un toitLa folle histoire de la panthère d'Armentières
Mercredi 18 septembre, 18 h 30.
Attroupement dans le quartier Saint-Roch, à Armentières. Une panthère noire est en train de déambuler tranquillement sur le chéneau d’un pâté de six maisons de type 1930, rue de l’Avenir. Au troisième étage de l'une d'entre elles, une fenêtre est ouverte. La panthère entre et sort, regarde les badauds, stupéfaits...
La police établit un périmètre de sécurité : impossible d'être sûr que l'animal ne va pas sauter du toit. Profitant du fait qu'il est rentré, les pompiers déploient lentement la grande échelle et bloquent la fenêtre. Puis les secours pénètrent dans la maison. À l’intérieur, ils découvrent une litière, « comme pour un chat », mais aucun aménagement particulier.
Le commandant Leroy, vétérinaire et pompier volontaire, tente à quatre reprises de capturer l’animal au lasso. « Elle réagissait vraiment comme un gros chat. Elle venait presque demander des câlins », raconte-t-il. Il finira par l'endormir avec un fusil à fléchettes.
Devenue inoffensive, la panthère, qui pèse entre 25 et 30 kg, et dont on estimera ensuite qu'elle a entre 5 et 6 mois (elle a encore des dents de lait), est mise en cage et confiée à un agent de l’office national de la chasse et de la faune sauvage avant d’être prise en charge par la ligue protectrice des animaux de Lille.
Pour le commandant Leroy, l’intervention de mercredi était une première. Avec deux autres vétérinaires de la région, il est pompier volontaire et intervient régulièrement sur des interventions avec des animaux sauvages. « Mais une panthère, je n’avais jamais fait ! »
Mercredi soir vers 18 heures, Wendy, 15 ans, se trouve dans son séjour, au rez-de-chaussée, quand elle voit descendre le félin par les escaliers... Son chien aboie et poursuit l’animal sauvage qui rebrousse chemin jusqu’au chéneau d’où il venait. Avertie, Sylvie, la mère de Wendy, rentre chez elle à toute vitesse. Pour protéger les autres animaux de la maison, elle fonce au deuxième étage pour fermer la fenêtre. Elle voit revenir la panthère.
Wenda, à gauche, avec son chien dans les bras.
« Elle n’avait pas l’air sauvage, témoigne-t-elle, et cherchait les câlins. J’ai posé ma main contre la vitre et elle s’y est frottée comme un chat se frotte contre les jambes de son maître. Mais lorsque j’ai appelé les pompiers, ils ne m’ont pas crue, pensant que j’avais vu un énorme chat de gouttière. J’ai insisté, puis les secours se sont déclenchés. »
A Lille, en attendant une autre destination, tenue secrète
La panthère s’est réveillée le jeudi matin dans une cage adaptée des locaux de la LPA de Lille. Kader Laghouati, responsable de la structure, en a assuré le transfert. Il estime que « l’animal a été domestiqué par son propriétaire. Il n’est pas du tout agressif. » «C'est un animal mutilé. Il a été amputé de ses griffes ; c’est comme si on coupait les premières phalanges des doigts à un homme », témoigne, pour sa part, le pompier vétérinaire qui a capturé l’animal. Le félin est en bon état de santé. Et déjà appelé à quitter Lille pour une destination que tout le monde veut garder secrète pour la sécurité de l'animal.
Dès le lendemain de la parution de notre premier article sur le site de La Voix du Nord, l’information a été reprise par toute la presse en France. Une panthère sur un toit, évidemment, ça fait causer !
Normal donc que le plus célèbre des Armentiérois y aille de sa petite blague. C’est sur sa page Instagram que Dany Boon a prévenu que « Quinquin, le petit chat noir de ma maman a profité d’une fenêtre ouverte, le petit coquin, pour s’échapper de l’baraque sans finir ses croquettes. Si vous réussissez à l’attraper dans Armentières, n’essayez pas de le caresser, il est joueur, espiègle mais un petit peu susceptible », s’est-il amusé.
Avoir une panthère chez soi, c'est possible ?
Voilà ce qu'en disent Ismaël Costa, policier de l’environnement,et Christophe Marie, de la Fondation Brigitte Bardot
« On peut acquérir légalement une panthère auprès d’un zoo ou d’un cirque, à partir du moment où l’on a une autorisation préfectorale, un certificat de capacité pour la présenter en public, c’est le cas d’un magicien, ou pour l’élever. Pour le plaisir, pour la collection, comme on peut posséder des loups ou des primates. Mais il faut répondre à de nombreuses conditions : installations, soins, alimentation ou développement de l’animal », explique Ismaël Costa.
Et où trouve-t-on ces félins ? « Souvent, ce type d’animal est issu de cirques ambulants. C’est un animal qui se reproduit facilement et comme les responsables se retrouvent parfois avec des jeunes, ils sont tentés d’organiser un marché parallèle. On peut trouver une panthère aux alentours de 300 € ! », continue Christophe Marie.
Que risque-t-on quand on possède un animal non domestique sans autorisation ?
On commet un délit au titre du code de l’environnement, qui est puni d’un an d'emprisonnement et 15 000 euros d'amende pour détention illégale de ce type de félin. Cela peut être aggravé si l’animal est issu du commerce illégal de faune sauvage qui est réglementé par la Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction : même si on est autorisé et que l’on a un certificat de capacité on doit notamment pouvoir montrer que l’animal est bien né en captivité et a une origine « légale ».
Dans le cas de la panthère d'Armentières, deux enquêtes ont été ouvertes. La première par la police nationale pour mise en danger d’autrui. La seconde qui dépend de la police de l’environnement (office national de la chasse et de la faune sauvage) s’intéresse aussi aux conditions de détention de la jeune panthère et aussi à la manière dont l’Armentiérois a pu l’acquérir. Les deux services sont en contact permanent pour tenter de retrouver le maître.
Pendant ce temps-là, la panthère est accueillie au zoo de Maubeuge... où elle est volée
Au zoo de Maubeuge, la panthère, affectueusement surnommée Mademoiselle from Armentières, a été placée en quarantaine en attendant de rejoindre, le refuge de l’association Tonga, spécialiste de l’accueil des félins et des singes malmenés, dans la Loire.
Mais, dans la nuit du lundi 23 au mardi 24, le félin a été volé. La police a été prévenue à 8 heures, alors que le responsable du secteur effectuait un contrôle quotidien. Le zoo dispose de nombreuses caméras de vidéosurveillance et est situé à 50 mètres du commissariat de police. L’enceinte extérieure, les points d’entrée et de sortie du zoo n’ont pas subi d’effraction, mais les six points de sécurité de l’enclos de l’animal ont été forcés. Il s’agit de cadenas qui ont été sectionnés. Une chose est sûre : le(s) malfrat(s) voulai(en)t enlever uniquement le félin et des moyens conséquents ont été utilisés. Et, évidemment, difficile de ne pas penser que c'est son propriétaire qui est venu le rechercher...
Mais, au fait, que sait-on du propriétaire de la panthère ? Peu de choses, en fait. L'homme, qui aurait pris la fuite avant l’arrivée des secours, semblait mener une vie sans histoire. Il avait emménagé il y a peu de temps dans le quartier. Il y vivait dans une petite maison, dans laquelle il avait fait des travaux et dont les voisins affirment que les persiennes côté rue étaient toujours fermées. Un mois après les faits, on apprendra qu'il est déjà connu des services de police.
Les premiers faits remontent à janvier 2003 à Mons-en-Barœul. Deux individus, dont un armé d’un revolver, s’étaient enfuis à scooter après avoir volé des jeux à gratter dans un café-tabac. Au cours de ce braquage, le malfrat armé avait fait feu sur le chien de la propriétaire, sans l’atteindre. Suite à l’enquête, Nordine Barka et son comparse, tous deux âgés de 20 ans au moment des faits, avaient été convoqués au tribunal de Lille. Ils avaient écopé d’une peine de trois ans d’emprisonnement, dont un avec sursis. Son avocat, Me Charles Cogniot, confirme que Nordine Barka a été condamné en première instance mais relaxé en appel.
Seconde affaire : en octobre 2016, toujours à Mons-en-Barœul, dans la rue où habitait sa mère. Un singe, qui s’était échappé d’un appartement, avait été endormi et conduit dans une clinique vétérinaire. La possession de ce type d’animal étant très réglementée, Nordine Barka, propriétaire du singe, avait été convoqué devant le juge au TGI de Lille. Il avait écopé de trois mois de prison.
La panthère d’Armentières déclenche des enquêtes liées au banditisme
Le 1er octobre, le propriétaire de la panthère d’Armentières a été placé en garde à vue au commissariat d’Armentières. Il est poursuivi pour les motifs suivants : ouverture non autorisée d’établissement pour animal non domestique, exploitation d’établissement pour animaux non domestiques sans certificat de capacité, cession non autorisée d’animal d’espèce non domestique ou de ses produits, sévices graves ou acte de cruauté envers un animal non domestique apprivoisé ou captif, et détention en captivité d’un animal non domestique d’une espèce protégée sans avoir procédé à son identification.
Mais l’affaire de la panthère d’Armentières n’est plus seulement un dossier de mauvais traitements à animaux. Selon nos informations, de nouvelles investigations ont été lancées dans des domaines totalement distincts, liés cette fois au banditisme. À l’origine, les découvertes effectuées par les policiers, notamment dans le logement de l’Armentiérois. Lors des perquisitions, les policiers ont retrouvé des titres sous forme de bons aux porteurs d’une valeur dépassant les 100 000 euros, et du matériel dont la provenance restait à définir. Par ailleurs, les enquêteurs ont également identifié un box qui pourrait être utilisé par l’Armentiérois. Une voiture et une moto volées y ont été découvertes, ainsi que des munitions.
Où on apprend que la panthère d'Armentières s'appelle... Louise
Elle s’appelait Louise. C’est lui qui avait donné ce joli nom à sa panthère. « Je ne la voyais plus comme une panthère. C’était comme un gros bébé affectueux, qui ne demandait que des câlins…» Elle n’avait que quatre mois quand Nordine Barka en a fait l'acquisition. « Je l’ai achetée parce qu’elle était mal en point. Elle avait des trous dans le pelage. Elle n’avait plus de griffes. » Louise vivait à Armentières depuis sept ou huit mois. « Je crois qu’elle était reconnaissante… »
La fugue de Louise, « je n’en reviens toujours pas », avoue-t-il. Elle a « poussé le loquet de la fenêtre », et s’est aventurée sur les toits du quartier. Depuis ce jour-là, donc, il ne voit plus Louise qu’en photo, et « la boule au ventre ». « Je ne l’ai jamais exhibée, ce n’était pas mon truc. Maintenant, je ne sais pas ce que veulent en faire ceux qui l’ont aujourd’hui, mais je sais qu’elle peut être revendue. Évidemment, pour moi, c’est mort… »