SUJET
Selon vous, la société actuelle vit-elle dans la tyrannie de la vitesse et de l’urgence ?
NB: Il s'agit là d'une proposition de corrigé du sujet. Elle n'a pas valeur normative. Surtout, ce corrigé se permet certains écarts dans un souci d'ouverture du sujet afin de nourrir le cours sur le thème "À toute vitesse".
I. Une tyrannie de la vitesse et de l’urgence
A. Un point de vue décalé et exagéré ?
1. La vitesse a toujours été l’objet de valorisation comme on peut le voir notamment dans les arts plastiques
Le sujet proposé nous invite à réfléchir sur les spécificités de notre époque. L'urgence et la vitesse revêtent-elles une importance propre à notre temps? Ont-elles imposé une forme de tyrannie au sein de nos sociétés modernes? La valorisation de la vitesse, en tout cas, n'est pas neuve. On peut l'observer dans de nombreux courants ou œuvres artistiques par exemple (cf cours autour du B.O.) .
Dans Le Derby d'Epsom, en 1821, Théodore Géricault invente littéralement les postures de course des chevaux pour rendre visible la vitesse dans son tableau. Deux décennies plus tard, Turner utilisera sa célèbre technique effaçant traits et contours pour figurer la vitesse d'une locomotive Firefly dans sa toile Pluie, vapeur et vitesse.
C'est que la vitesse fascine et inspire. Roland Barthes, dans Mythologies, ne dit pas autre chose à propos de l'iconique DS de Citroën, voiture emblématique des années 1950. La vitesse peut même devenir un principe existentiel revendiqué: c'est tout l'objet du mouvement artistique du Futurisme mené par Marinetti: il y a urgence à vivre et la vitesse constitue un moyen privilégié de jouir de l'existence.
De manière très contemporaine, on peut également penser à un personnage de fiction qui incarne directement la vitesse: le super-héros Flash. Ce super-héros a connu différents avatars depuis sa création en 1940, le premier directement associé au dieu Hermès. Depuis, il est surtout par l'éclair, symbole de rapidité, et est surnommé le "bolide écarlate". Son incarnation la plus populaire, celle de Barry Allen, connut une nouvelle représentation sous le crayon inspiré de Francis Manapul entre 2011 et 2013 (The Flash vol 4 - The New 52, #1-25. Brian Buccellato au scénario). Spécialiste de "splash pages" particulièrement frappante, Francis Manapul livre plusieurs doubles-pages somptueuses matérialisant littéralement l'impression de vitesse. En voici un exemple où il joue également de la contrainte du titre. Et ci-après une frise exceptionnelle courant sur plusieurs doubles-pages. Barry, dans le coma, voit son esprit vagabonder à la vitesse de l'éclair entre plusieurs lignes temporelles explorant diverses versions de ses confrontations avec Grodd, son antagoniste gorille.
Cette fascination pour la vitesse et ses modalités s'observe également en littérature. Dans son roman Courir (2008), l'écrivain français Jean Echenoz romance la vie du coureur Tchécoslovaque Emil Zàtopek (1922-2000) Ce personnage réel fut un immense champion qui transforma radicalement les méthodes d'entrainement aux courses de fond. Voici un extrait qui relate l'une de ses premières courses (pdf ici).
2. L'injonction de vitesse, une nouvelle tyrannie ?
Certes l'idée d'une tyrannie de la vitesse et de l'urgence peut paraître exagérée. Mais cela répond en fait à une conception de la société qui procède d’une valorisation outrancière de la performance. Il s'agit toujours, dans nos sociétés actuelles, d'être le meilleur, le plus performant, et ce dans tous les domaines, publics ou privés, professionnels ou personnels. Il faut mener son action avec efficacité, sans mollir le moins du monde.
Cela se traduit au niveau politique par une valorisation de l'action publique menée tambour battant, en multipliant des réformes annoncées comme urgentes et nécessaires, d'une manière accélérée qui néglige ou reporte à plus tard les phases de concertation. C'est bien le cas en France en ce moment, au prix d'une crise sociale manifeste. Cette idéologie de l'action impérative peut apparaitre sous des jours opposés, selon qu'on y adhère ou qu'on s'y oppose : détermination et volontarisme d'un côté, précipitation et autoritarisme de l'autre.
Nicole Aubert, observant notre monde moderne, explique cela précisément. Elle remarque, notamment, comment ce modèle induit des confusions entre urgent et important, entre accessoire et essentiel. Cette spécificité de la modernité dont nos sociétés se réclament se donne ainsi à voir de manière exemplaire dans Playtime (1967), de Jacques Tati, dont voici quelques extraits.
3. Une servitude volontaire ?
Cette tyrannie potentielle, perçue comme aliénation, induit nécessairement une forme de servitude. Mais si servitude il y avait, elle serait peut-être volontaire pour paraphraser La Boétie. La société de consommation qui est la nôtre désormais semble bien nous imposer diverses injonctions auxquelles on nous demande de répondre le plus vite possible. Ainsi des soldes, limitées dans le temps, ou, phénomène plus récent, des remises que l'on peut découvrir sur des sites marchands et accompagnées d'un compte-à-rebours nous indiquant le temps qu'il nous reste pour pouvoir en profiter.
Pour Nicole Aubert, cette vie entièrement dédiée à l'urgence relève dans certains cas de l'addiction. L'addiction, en tant qu'aliénation de l'individu, justifie alors l'idée de tyrannie (pdf ici).
Dans Le Loup de Wall Street (2013), Leonardo DiCaprio interprète le rôle de Jordan Belfort, un courtier en bourse. Le film de Martin Scorsese est adapté de l'autobiographie de ce dernier. Celui-ci connait un succès financier colossal entre les années 1980 et 1990 avant d'être rattrapé par la justice américaine pour des malversations. Sa vie est présentée comme emblématique de la frénésie du milieu de l'argent que représente Wall Street. L'urgence - à gagner de l'argent, à escroquer autrui - façonne en grande partie le rythme du long métrage.
La scène où notre héros, en vacances sur son yacht, se précipite - littéralement tête la première - au milieu d'une tempête, alors que sa tante vient de décéder, pour régler une affaire d'héritage et de montage financier douteux, illustre parfaitement cela. La question de l'addiction comme seule issue à l'urgence y apparaît également.
Cette forme de servitude entraine donc diverses conséquences néfastes. Outre l'addiction, on peut évoquer les troubles liés au stress, les angoisses voire les symptômes dépressifs.
B. Une société de la performance qui impose la vitesse et l’urgence comme étalon
1. Un changement de paradigme dans le monde professionnel
L'introduction des machines dans la chaine de production entraina la recherche constante d'un gain de productivité, logique qui se poursuit aujourd'hui, passée de la sphère industrielle à l'ensemble du monde du travail, y compris de domaine des services. Il s'agit de travailler plus (en maintenant l'outil de travail toujours en activité: les 3 huit), plus efficacement et si possible plus vite. La question des cadences de production devient alors primordiale et la réponse à la demande, en matière de production, doit être la plus immédiate possible.
Dans le monde industriel, on trouve de nombreux exemples, anciens mais toujours pertinents. Ainsi de cette scène comique des Temps Modernes de Charlie Chaplin. L'ouvrier, incarné par Chaplin, travaillant lui-même sur une machine (travail à la chaîne) se voit imposer une autre machine dont la fonction est de le nourrir tandis qu'il continue à effectuer sa tâche, le but étant de rogner la pause déjeuner des employés.
Tout comique que cette scène nous apparaisse, elle nous rappelle que nos pratiques tendent à réduire de fait le temps de nos repas. En témoignent la place qu'occupent à présent dans notre alimentation les diverses chaines et pratiques de fast food. Il est ainsi indéniable que la vitesse s'est immiscée dans nos vies et dans notre quotidien. Et cela alors même que la France entretient encore un lien puissant avec sa pause déjeuner comme le montre cet article comparant les pratiques de différents pays.
En littérature, le roman d'Émile Zola L'Assommoir donne une autre vision, plus angoissante, de l'emprise des machines. Dans l'extrait suivant, au chapitre VI du roman, on voit Goujet, surnommé la Gueule-d'Or, ouvrier, montrer à son amie Gervaise son habileté à manier "Fifine", son marteau, habileté pourtant désormais menacée par les performances de nouvelles machines (pdf ici).
Mais le secteur tertiaire se trouve lui aussi pressé par ce nouveau modèle du travail. Hartmut Rosa ne dit pas autre chose dans Accélération et aliénation. Il y rappelle comment le développement du courriel, loin d'octroyer du temps disponible à l'employé a en fait multiplier sa charge de travail. Les divers exemples de l’essayiste, pris dans le quotidien domestique ou professionnel, sont à ce titre tous éclairants (pdf ici).
Le développement récent du modèle dit de "l'uberisation" ne fait que renforcer cette tendance. Le consommateur exige de ne plus attendre, d'obtenir immédiatement ce qu'il a payé, en ligne. Cela signifie la mise en place de services dédiés à la livraison des produits par des livreurs soumis à des contraintes de temps drastiques sous peine de sanctions. L'aliénation se faite générale et l'on peut bien parler de tyrannie de la vitesse
Enfin, au niveau relationnel, cet impératif de l'urgence personnelle peut nous faire manquer de réelles urgences du fait d'un manque d'empathie. C'est ce que montre l'expérience du "Bon Samaritain" menée dans le prolongement de l'étude de l'effet du témoin par John Darley et Bibb Latané au tournant des années 1960-1970. Pressé d'arriver à un rendez-vous, les individus ne prennent pas le temps de s'arrêter alors même qu'ils sont témoins de la souffrance d'un autre individu sur leur chemin.
2. Dans les relations interpersonnelles, le diktat de l’immédiat lié au développement des nouvelles technologies
Parmi les bouleversements récents de notre société et de notre sociabilité, l'introduction dans notre quotidien des nouvelles technologies constitue un jalon majeur. Les réseaux sociaux nous offrent une vaste ouverture sur autrui et sur le monde qui nous environne. Instantanément, nous pouvons communiquer avec un proche, ou un inconnu, géographiquement situé à l'autre bout du globe. Mais cette possibilité s'accompagne, comme l'explique Harmut Rosa lorsqu'il évoque une obligation de vigilance constante, d'une forme nouvelle d'aliénation.
Nous nous trouvons, avec les réseaux sociaux, devant un impératif de répondre, d'être constamment connecté pour suivre diverses actualités, et la sienne au premier chef. Cette permanente urgence s'avère d'autant plus paradoxale qu'elle est couplée avec le caractère souvent éphémère des objets de cette urgence, et qu'elle s'accompagne d'une inquiétude de tous les instants que rien ne semble pouvoir durablement soulager.
Ainsi, les témoignages se multiplient sur Twitter d'utilisateurs quittant, provisoirement ou définitivement le réseau, du fait d'une crainte de découvrir les nombreuses mentions les concernant au matin. On peut aussi penser au domaine de la séduction, "révolutionné" par l'application Tinder qui propose des partenaires à choisir d'un simple et rapide mouvement de doigt. D'ailleurs, la tendance à l'accélération dans la séduction était déjà présente voilà quelques années avec le succès que connurent les "speed dating".
Le modèle même de tout cela pourrait en être l'application Snapchat qui a fait du caractère provisoire du message envoyé sa marque de fabrique. C'est que tout, dans cet univers de l'immédiateté, se trouve frappé du sceau de l'irréversible et de l'irrévocable. Tout menace de nous marquer durablement alors même que les enjeux demeurent souvent insignifiants et qu'une actualité en chasse une autre à grande vitesse.
La série dystopique Black Mirror offre un éclairage cru sur ces dérives dans l'un des épisodes de sa saison 3: Chute Libre (Nosedive en VO). Dans cet épisode, toute la société est régie par un système de notation lié à une application. Toute interaction fait l'objet d'une évaluation de 0 à 5 étoiles. Et cette note influe sur les opportunités offertes à chacun (travail, logement et même transport). Lacie, l'héroïne, en quête constante de l'approbation générale, possède une note de 4.2 mais espère atteindre une note de 4.5 afin d'obtenir une réduction pour le loyer du logement qu'elle désire. Une opportunité se présente à elle lorsque son amie d'enfance Naomi, dont la note demeure depuis toujours au-dessus de 4.6, lui propose d'être sa demoiselle d'honneur. Mais un aléa va précipiter la destinée de Lacie, ses tentatives désespérées pour rattraper, dans l'urgence, la situation, se soldant à chaque fois par de nouveaux déboires.
C'est un phénomène que l'on observe également en dehors des réseaux sociaux dans le traitement de l'information. L'urgence à publier l'information en premier, à y réagir avec immédiateté, presque en simultané de l'événément, passe par la réduction des processus de validation de l'information (à commencer par sa vérification et le recoupement des sources) et entraine approximations et erreurs. Ainsi les chaines d'information en continue, et notamment BFMTV, furent soumises à des critiques importantes à propos de leur couverture de sujets d'actualité comme les manifestations des Gilets Jaunes à Paris à la fin de l'année 2019. Des erreurs reconnues par la direction de la chaine. Ce fut le cas aussi lors de la prise d'otages de Trèbes en mars 2018, avec excuses de la chaine puis sanction du CSA l'année suivante. Le site d'analyse des médias Arrêts sur images propose d'ailleurs un dossier regroupant ses articles sur ce sujet intitulé "Info en continu: du direct et des dérives".
3. au niveau personnel: l'amenuisement du temps libre
Le temps libre s’évanouit paradoxalement à mesure que les outils techniques se déploient dans notre quotidien. Harmut Rosa mentionne par exemple l'introduction de la machine à laver dans les foyers. Loin de libérer du temps, cet outil a créé des usages plus fréquents et par conséquent une nouvelle forme d'aliénation. La part dévolue au loisir n'a pas, comme on pouvait l'espérer augmenté avec cette innovation.
On s'aperçoit alors que l'individu, dans nos sociétés, se retrouve tout le temps en train de courir alors même qu'apparaissent des outils qui nous permettent d’aller plus vite. La photographie d'Henri Cartier-Bresson d'un homme courant derrière la gare Saint-Lazare en fournit une illustration: le train, qui doit lui permettre d'aller plus loin et plus vite suscite un sentiment d'urgence. homme qui court devant une gare. Cette forme de fébrilité de tous les instants, y compris dans les moments normalement dévolus à la détente, s'observe de manière éclatante dans l'extrait de L'Homme Pressé de Paul Morand: au lieu de se poser et d'attendre qu'on le serve, l'individu se lève, devance la commande et se sert lui-même à boire, comme mû par un besoin irrépressible et une incapacité à patienter (pdf ici).
Par ailleurs, nos loisirs audiovisuels les plus récents semblent marqués par des pratiques ou des possibilités nouvelles témoignant de cette impatience. Sur la plateforme Youtube il est ainsi possible d'accélérer la vitesse de diffusion du contenu regardé. De son côté, l'engouement pour les séries télé a produit une nouvelle forme de consommation de celles-ci, notamment avec l'arrivée de Netflix et la diffusion d'un coup de l'ensemble d'une saison de série: le "Binge-watching". Il s'agit de dévorer de manière gloutonne une grande quantité d'épisodes à la suite, signe d'une impatience à découvrir la suite de ces formats feuilletonnesques.
Il y a là comme un besoin de rentabiliser le temps disponible, de l'occuper et d'en compter les accomplissements. Le temps libre ne peut être laissé comme tel sous peine d'être considéré comme perdu. Prendre du bon temps, ce n'est plus prendre le temps, ce n'est plus synonyme de paresse et de langueur. Il s'agit de saisir les occasions, de littéralement s'emparer du temps disponible pour le rentabiliser. L'ethnographe Béatrix Le Wita décrit un aspect de ce phénomène dans son essai Ni vue ni connue dédié à l'étude de la bourgeoisie. Parmi les caractéristiques de cette classe sociale il y a, dans l'éducation des enfants, un contrôle presque permanent du temps et la nécessité affichée à être constamment occupé.
II. Passer par la lenteur pour se libérer des chaînes
A. Dangers de la vitesse et vertus de la lenteur
1. Les dangers de ce modèle de la vitesse et de l'urgence
Vitesse et urgence entrainent parfois des conséquences dramatiques. La tyrannie ainsi imposée aux individus par notre modèle de société ont des répercussions importantes sur la santé, physique ou psychique, de chacun. C'est notamment visible dans le monde professionnel.
Les dangers physiques résident notamment dans les cadences imposées aux ouvriers et employés. La démultiplication des charges physiques, la répétition des mêmes gestes, les postures tenues longuement: tout cela abime le corps sur le moyen ou le long terme. En outre, les cadences des machines, malgré des règles de sécurité de plus en plus drastiques, peuvent entrainer des accidents de travail dont certains laisseront des séquelles.
Mais le rythme effréné du travail dans la société de services entraine aussi des conséquences nouvelles qui lui sont propres, en tout cas dans les proportions connues aujourd'hui. Nicole Aubert le dit clairement dans Le Culte de l’urgence: l'urgence devient pour l'employé une forme de drogue à laquelle il se "shoote", des comportements d'addiction en découlent avec parfois comme seule issue la maladie, le burn-out, la dépression, seul moyen finalement de réintroduire de la lenteur dans une vie vécue sur un mode frénétique.
Le film Rush montre, certes sous un jour favorable et presque épique, la confrontation entre deux pilotes automobiles de légende, Niki Lauda et James Hunt. Le personnage de James Hunt illustre, par ses propos et ses actions, ce goût pour la vitesse, cette impatience à franchir les étapes et à remporter des succès. L'adrénaline qu'il ressent à travers la compétition constitue le moteur qui le fait avancer et une forme d'addiction. Jean-Philippe Domecq, dans Ce que nous dit la vitesse, confirme cela en rapportant les propos de coureurs automobiles impatiens de reprendre le chemins des paddocks: le besoin de vitesse y est décrit comme une faim insatiable (pdf ici).
Le sport de la Formule 1, éminemment risqué, suppose une prudence dont les deux pilotes du film vont se défaire au gré de leur rivalité. Ainsi, le prudent Niki Lauda s'élance, poussé par James Hunt dans une course qu'il ne voulait pas effectuer, car aux conditions météorologiques trop périlleuses. La conséquence en sera un grave accident qui le laisse défiguré. Pour autant, l'appel de la compétition demeurera le plus fort pour ce champion qui revient sur les circuit 45 jours après son accident, contre l'avis de ses médecins.
2. Le travail bien fait qui demande du temps : vertus de la lenteur dans le cadre d'une exigence professionnelle
Si la vitesse semble bien devenu l'étalon servant à évaluer la performance profesionnelle, il reste des domaines où le temps passé à élaborer et fabriquer le produit sert sa valorisation économique. Il s'agit du domaine du luxe et d'une part de l'artisanat, haut de gamme. Le prix du produit, indépendamment de la marque qui agit toutefois comme un levier, et en plus du coût des matériaux employés, se trouve lié à la main d’œuvre intervenue dans le processus de fabrication, à sa qualification et au temps qu'elle y a consacré. Dans la haute couture, les robes sont le fruit du travail de nombreuses mains et de dizaines d'heures de travail, ce qui explique, en partie, leur prix. L'image même du produit de luxe ou de l'objet haut de gamme se situe donc loin des valeurs de la vitesse et de l'urgence. Il y a là au contraire une forme de valorisation de la lenteur.
On peut retrouver cette idée en littérature dans la très célèbre fable de Jean de La Fontaine: Le Lièvre et la Tortue (1668). Le Lièvre, sûr de sa rapidité et méprisant la lenteur de son adversaire, attend le dernier moment pour s'élancer. La Tortue, constante et appliquée, l'emporte néanmoins, le léporidé s'étant décidé trop tard.
Par ailleurs, la lenteur gagne de l'importance au sein même du management traditionnel. C'est ce que nous explique cet article, intitulé "Tout va trop vite ! Et si on ralentissait ?" de Eve Ysern publié sur le site de la revue Capital (pdf ici).
3. Vertus de la lenteur (voire de l’immobilité) dans l’existence
Au niveau personnel, la lenteur peut offrir l'opportunité de redécouvrir notre environnement et même de se réfléchir sur soi-même. C'est le sens du film Une Histoire vraie (1999) de David Lynch.
Ce film raconte l'histoire d'Alvin Straight, 73 ans. Il reçoit un jour un appel de son frère, Lyle, qu'il n'a pas vu depuis 10 ans, à la suite d'une dispute. Lyle vient de subir une attaque. Alvin décide de se rendre chez son frère qui habite à environ 500 kilomètres de là. Mais sans moyen de locomotion il répare une tondeuse, lui joint une remorque et prend la route. Ce rythme lent imposé par le véhicule (qui roule à 5 km/h) lui permet de faire de nombreuses et improbables rencontres (le voyage durera plusieurs semaines). C'est un nouveau rapport aux gens, plus humain et attentif aux autres, qui s'instaure par ce biais qui est bien celui de la lenteur.
Dans La Presqu'île, Julien Gracq évoque une pérégrination en forêt. Celle-ci devient pour le narrateur l'occasion de réfléchir sur la course du monde et sur lui-même. La nouvelle présente la promenade qu'effectue Simon en attendant l'arrivée de sa maîtresse. Il redécouvre le contact avec la nature et l'impératif de ralentir, presque jusqu'à l'arrêt, pour redonner un sens à l'existence (pdf ici).
B. Est-il possible de se libérer de ces chaînes pour construire un autre monde?
1. Au niveau individuel, prendre son temps pour profiter de la vie: la nécessité de couper avec le rythme de la société
Le rythme auquel nous vivons est globalement tellement intense et continu que le système a intégré la nécessité pour l'individu de souffler ou plutôt de reprendre son souffle entre deux sprints aux allures de marathons. C'est tout le sens des congés - payés - soupapes accordées aux travailleurs dans leur année globalement dominée par le labeur. C'est aussi le sens de ce que l'on nomme sous l'anglicisme "break": le besoin de faire une pause, courte, pour se dépayser et se sortir d'un quotidien intense. Comme si vivre sa vie intensément consistait à la vivre, dans son travail, à flux tendu. Couper, c'est donc retrouver, provisoirement, un temps pour soi.
Et c'est bien le provisoire de cette situation qui peut être interrogé. Pourquoi ne pas décider que ce provisoire devienne la norme? Que le refus de l'urgence et des contraintes - de temps notamment - constitue un nouveau principe de vie? C'est ce que met en pratique le personnage d'Alexandre dans Alexandre le Bienheureux, film de Yves Robert sorti en 1968.
Cultivateur dans la Beauce, Alexandre a l'impression de se tuer à la tâche sous les ordres que lui intime son épouse. Soudainement veuf, il se sent libéré d'un poids et décide de ne plus se soucier du travail de la terre et de profiter de la vie. C'est ainsi qu'Alexandre se déclare, devant un village hébété, "en vacances, pour la vie"! Voici la bande annonce de l'époque ainsi qu'une scène culte du film.
Un autre personnage de fiction incarne bien cette résistance passive - et néanmoins superbement efficace - aux injonctions de l'urgence: Gaston Lagaffe, personnage de bande dessinée imaginé par Franquin. La vignette ci-dessous le montre paradoxalement - et donc comiquement - dormant en tenant un dossier estampillé "urgent" dans les mains.
2. Aux niveaux collectif et politique, d’autres modèles sont déjà là ou sont à inventer
Le modèle social qui est le nôtre, fondé donc sur la performance et la vitesse, n'est pas pour autant universel. Il y en eut d'autres, à d'autres époques, et il y en a d'autres, dans d'autres régions du globe. Le rapport à la vitesse s'avère ainsi différent selon les communautés concernées. De manière humoristique, Uderzo et Gosciny décrivent des Corses prisant la lenteur, presque constamment dévolus à la sieste et à la langueur.
Mais de l'intérieur, c'est donc une résistance structurelle qu'il faut élaborer. Le modèle politique opposé à celui capitaliste qui rythme nos vies serait celui, logiquement de la "décroissance" (contre la croissance comme étalon de réussite du capitalisme). Il s'agit là de mettre en œuvre activement un modèle alternatif.
La lutte consciente et vivace contre le modèle de la vitesse peut aussi se mener de manière individuelle ou familiale. On le voit dans deux films qui proposent des retours délibérés et définitifs à la nature. Dans Captain Fantastic de Matt Ross, la famille Cash élève ses enfants dans une réserve coupée de tous les emblèmes de la société de consommation. Ses membres vivent strictement au rythme de la nature, loin de la frénésie de leur compatriotes américains.
Nomade et non plus sédentaire, seul et non plus en famille, Christopher McCandless opte pour un itinéraire qui le détache progressivement du modèle américain. Son histoire, réelle, est racontée dans le film Into The Wild de Sean Penn. Son périple, sur plusieurs années, épouse un rythme lent, instauré au gré de ses envies, avec simplement une perspective lointaine, mais non urgente: l'Alaska. In fine, ce sont bien les questions du bonheur et du désir qui se donnent à entendre. Cette société de la vitesse et de l'urgence est-elle à même de nous apporter cet épanouissement personnel qu'elle ne cesse de faire mine de nous promettre voire de nous vendre?
3. l'urgence climatique, négligée: une illustration de notre rapport paradoxal au temps
Notre société peut effectivement se définir comme une société de la vitesse et de l'urgence, qu'on les épouse ou qu'on les repousse. Vitesse et urgence pourtant définies comme non essentielles, peu cruciales, pour peu qu'on prenne le temps de s'y attarder. Cela, alors que dans le même temps s'impose aux conscience une autre urgence, indéniable: l'urgence climatique. En effet, le réchauffement climatique, dont l'activité humaine est en partie responsable, notamment dans son emballement récent (le consensus scientifique est là-dessus clair), entraine des perturbations aussi importantes que rapides de notre environnement mondial. Il y a là un véritable état d'urgence climatique, comme l'exprime cette banderole lors d'une marche pour le climat à Bordeaux en 2018.
Pourtant, cette urgence, qui nous concerne tous, semble minorée, négligée, quand ce n'est pas niée, par la classe politique mondiale qui fait primer la question économique à celle environnementale. Les différents sommets pour le climat, les COP, n'aboutissent finalement qu'à peu d'engagements de la part des états, ou en tout cas des engagements parcellaires et loin des impératifs de la situation. La seule véritable prise de conscience collective paraît aujourd'hui n'émerger que d'une partie de la jeunesse mondiale qui s'est emparée du sujet. En témoignent diverses initiatives et prises de paroles, et l'émergence d'une figure incarnant ce mouvement: Greta Thunberg.
La jeune Suédoise (elle est née en janvier 2003), désignée personnalité de l'année 2019 pour le magazine Time, incarne aux yeux du monde ce rappel à l'essentiel, à la véritable urgence, loin des urgences vaines et superficielles qui hantent notre quotidien et dont nous devrions enfin nous détacher pour redonner un sens à l'existence. Ainsi, s'il y a bien des chaines à rompre, il ne faut pas que cela se traduise par une déresponsabilisation complète à l'égard du temps qui passe. Nos modes de vie induisent des formes d'urgence, climatiques, politiques, environnementales, qui ne sont pas celles attendues mais dont nous devons plus que jamais nous emparer rapidement.
Cet enjeu nous amène à une version métaphorique, romanesque, de notre situation: celle proposée dans l'ouvrage de science-fiction Spin de Robert Charles Wilson. Ce roman nous entraîne dans un futur proche. Une nuit, le ciel devient noir, les étoiles semblent avoir disparues. Les scientifiques découvrent qu'une membrane englobe la Terre, l'isolant du reste de l'univers. Le temps, à l'extérieur de la membrane, nommée "Spin", s'écoule 100 millions de fois plus vite. L'Humanité voit son Soleil évoluer à vitesse grand V et devenir une géante rouge qui menace la planète à brève échéance (quelques décennies à peine).
Plusieurs enjeux sous-tendent l'intrigue du roman. Le premier concerne l'origine de cette membrane, perçue comme une menace, voire un châtiment, et l'élaboration d'une solution à la situation. Avec en arrière-fond la responsabilité de l'homme face à son écosystème. Sans révéler la fin du roman (le résumé anglais la détaille davantage), la perspective d'une société au bord de l'effondrement, avant même l'irruption du Spin, s'avère cruciale dans la résolution de ce mystère. Le second enjeu porte sur la manière de vivre pour une humanité dépourvue de perspective à long et moyen terme. Comment mener son existence quand on sait que la génération suivante connaître la fin du monde avant même l'accomplissement de son espérance de vie? Comment vivre avec cette conscience qu'après nous le monde, irrémédiablement transformé, est voué à s'éteindre? Au fond des questions très actuelles pour certains et en particulier la jeune génération actuelle soucieuse d'écologie qu'incarne Greta Thunberg.