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La musique adoucit-elle les mœurs? sujet d'écriture personnelle

I – Oui bien sûr la musique adoucit les mœurs comme le dit le proverbe

Le proverbe "la musique adoucit les mœurs" comporte une portée méliorative évidente. Il s'agit donc de mettre d'abord en lumière les vertus de la musique tant sur le comportement individuel que sur les mécaniques collectives.

I.A. La musique, source de bienfaits

Comme le dit Francis Wolff dans Pourquoi la musique?, la musique, avant tout, nous fait du bien. Il est bien légitime de considérer qu'elle "adoucit les mœurs" dans la mesure où elle apaise, console et procure du plaisir.

I.A.1. La musique apaise

Un des premiers effets positifs de la musique répondant à cette idée "d'adoucir les mœurs" réside dans son pouvoir apaisant. La musique peut calmer les individus. Cette fonction, presque de l'ordre de l'évidence, se trouve illustrée par la pratique des berceuses pour rassurer et endormir enfants et nourrissons mais aussi dans l'accompagnement de pratiques de détente ou méditatives par des musiques relaxantes dédiées dont les disques ou playlists sont légions. La musique permet ainsi d'accéder au calme, de se débarrasser de tensions qui parasitent l'existence. On peut découvrir ainsi son usage pour lutter contre le stress et conduire à une prise de décision cruciale dans le premier épisode de la série Space Force (2020).

Space Force (2020) - S01E01

Space Force (fiche wikipedia) est une série originale Netflix débutée en 2020. Il s'agit d'une série humoristique développée par Greg Daniels et Steve Carell, tous deux à l'origine de la version américaine de la série culte The Office. En voici la bande annonce, dont la fin (que l'on peut laisser en suspens), annonce déjà la scène que l'on va regarder plus particulièrement ici:

La série présente l'histoire de Mark Naird, un général américain promu 4 étoiles, le plus haut grade possible. Cela signifie qu'il doit diriger l'une des forces armées majeures des États-Unis. Alors qu'il s'imagine prendre en charge l'US Air Force, il se voit confier la direction d'une nouvelle branche armée, fraichement créée à la suite d'un tweet du Président américain: la Space Force. Cette branche de l'armée a pour ambition de créer les conditions d'une domination spatiale américaine. Direction pour cela le Colorado pour Mark, déçu, sa femme et sa fille, encore plus déçues.

L'intrigue débute réellement un an plus tard alors que le site que dirige Mark Naird doit procéder à un lancement crucial pour convaincre des politiques venus spécialement de continuer à financer le programme. Mais les scientifiques à la tête du programme du lancement du jour sont unanimes: les conditions ne sont pas idéales et le lancement risque de tourner à la Bérézina . Mark doit alors prendre une décision cruciale: écouter les scientifiques et annuler le lancement, au risque de perdre tout crédit politique, ou bien maintenir le lancement au risque de provoquer une catastrophe.

Mark s'isole alors dans son bureau et entame un chanson chorégraphiée sur le titre Kokomo (chanson des Beach Boys) pour évacuer le stress et se mettre en condition de prendre la bonne décision.

I.A.2. La musique soigne

Si elle apaise, la musique peut également aller au-delà et même soigner. Il y a en effet des bienfaits thérapeutiques établis concernant l'influence de la musique sur l'organisme et la psyché, comme en témoignent par exemple les protocoles de musicothérapie, comme celui utilisé dans certains services de grands prématurés. Et de manière plus légère, et plus quotidienne, la musique endosse aisément une fonction consolatrice. C'est bien le propos de Matisse dans son tableau La Tristesse du Roi. Ce tableau, composé à la fin de sa vie et réinterprétant une toile de Rembrandt, montre la manière dont la musique, et la danse, permettent d'adoucir les peines causées par la maladie et la vieillesse. La musique peut même être érigée comme ultime refuge face au désespoir. C'est ce que souligne dans plusieurs séquences le film La Nuit a dévoré le monde.

La Nuit a dévoré le monde de Dominique Rocher (2018)

La Nuit a dévoré le monde (fiche wikipedia ici) est un film de Dominique Rocher sorti en 2018 et adapté du roman du même titre de Pit Agarmen (alias Martin Page) sorti en 2012. Pour information, l'autre roman paru sous le pseudonyme de Pit Agarmen, Je suis un dragon, a fait partie d'un sujet officiel de CGE au BTS en 2017 sur le thème de "L'extraordinaire".

La Nuit a dévoré le monde raconte la réclusion de Sam, à la suite d'une fête dans un appartement parisien où il se retrouve le seul survivant après le déferlement d'une épidémie de type zombie. En voici la bande-annonce:

Après s'être approprié les lieux - l'appartement, puis l'immeuble - Sam tente de meubler les heures infinies de journées mortellement silencieuses uniquement scandées par les râles d'infectés et les sirènes et alarmes déclenchées à l'extérieur (c'est d'ailleurs sur un fond de sirène que se déclenchera le dénouement du film).

Le jeune homme réinvestit ainsi peu à peu l'espace sonore. D'abord par la récupération et l'écoute de son trésor, des cassettes audio qui lui servaient de matériel de composition musicale et qu'il était venu chercher lors de cette fête. Il faut comprendre, malgré le manque d'information sur ce personnage, qu'il est sinon musicien du moins professionnel du son.

Puis l'exploration des différents appartements de l'immeuble se trouve marquée par la découverte de matériel d'écoute et pratique musicale, notamment d'une batterie. On assiste enfin à la mise en place de véritables orchestrations déployées à partir d'éléments du quotidien. Face au désespoir d'être l'ultime survivant, Sam cultive son humanité et soigne sa mélancolie par la musique. Voici quelques séquences issues du film et pouvant être exploitées dans le cadre de notre thème.

I.A.3. La musique procure du plaisir

Si la musique apaise, soigne et nous fait du bien, c'est parce qu'avant tout elle procure du plaisir. Elle suscite à ce titre a un effet bénéfique sur notre caractère, à titre individuel et collectif. Le poème de Charles Baudelaire, La Musique, en fournit une illustration directe avec la métaphore marine et maritime qui sous-tend l'ensemble du texte et que l'on peut entendre dès le premier vers: "La musique souvent me prend comme une mer". Les vers suivants décrivent alors l'enthousiasme qui s'empare du poète lors de son expérience de la musique.

Ce plaisir peut d'ailleurs s'incarner selon deux perspectives différentes. Francis Wolff l'explique clairement dans Pourquoi la musique? : la musique procure du plaisir à la fois à celui qui l'écoute et à celui qui la produit. L'extrait étudié de Du côté de chez Swann, de Marcel Proust, dans lequel Swann écoute avec volupté la petite phrase de Vinteuil interprétée au piano par Odette, montre bien ce plaisir extrême, proche de l'extase sensuelle, et s'inscrivant pleinement dans une pratique de séduction amoureuse, de l'écoute de la musique. De manière collective aussi, l'écoute de la musique peut engendrer un plaisir partagé. On peut l'observer dans la scène de fête à Zion dans Matrix Reloaded, scène dans laquelle la danse des habitants se trouve montée en parallèle avec les ébats de Neo et Trinity, les héros de la trilogie des Wachowski.

Mais pour Francis Wolff, le plaisir est encore plus grand pour celui qui fait de la musique. Et peut-être l'intrigue de La Leçon de piano, de Jane Campion, est en mesure de nous faire entendre cela.

La Leçon de piano de Jane Campion (1993)

La Leçon de piano (fiche wikipedia ici) est un film de Jane Campion, sorti en salle en 1993 et couronné de la Palme d'or au Festival de Cannes cette année. Il s'agit de l'adaptation d'un roman néo-zélandais: Histoire d'un fleuve en Nouvelle Zélande, de Jane Mander.

L'histoire nous entraine au XIXe siècle en Nouvelle-Zélande. Ada et sa fille y débarquent d'Écosse. Ada doit s'y remarier après avoir perdu son premier mari frappé par la foudre. Muette, elle ne s'exprime que par la langue des signes et par la pratique de la musique, via son piano. Mais son nouveau mari ne comprend pas cela et abandonne le piano sur la plage où ont débarqué la mère et la fille. Baynes, un voisin, récupère alors le piano et propose un marché à Ada: récuperer son piano touche après touche contre une série de leçons dont les contraintes vont un jeu sensuel puis sexuel entre les deux partenaires.

Tout le film, depuis sa première scène jusqu'aux développements érotiques entre Ada et Baynes, énonce le plaisir d'Ada à jouer du piano. Plaisir aussi vital que puissant, besoin primaire tout autant que source de jouissance pour l'héroïne.

I.B. La musique possède des vertus sociales

I.B.1. Les rites musicaux sont des moments de partage et d’échanges

La musique peut aussi adoucir les mœurs de manière collective, c'est-à-dire agir non pas seulement sur l'individu mais sur le groupe. Cela se produit dès lors que la musique est employée comme ferment collectif, comme liant dans des moments de partage ou d'échanges. Cela peut être une simple écoute d'un morceau apprécié chez soi ou en voiture, ou dans un cadre plus vaste comme un concert. Qu'il s'agisse de rites sacrés, comme un mariage ou des funérailles, ou de fêtes profanes, la musique permet de partager les joies et les peines. Elle permet une communion dans le goût de la musique, durant le moment dédié. Le texte de Marco Martiniello et Alessandro Mazzola, « La musique adoucit-elle le confinement? », publié dans The Conversion, propose de nombreux exemples de ces moments musicaux collectifs permettant aux gens de supporter ensemble les rigueurs imposées par le confinement.

Les Aventures de Rabbi Jacob de Gérard Oury (1973)

Les Aventures de Rabbi Jacob (fiche wikipedia ici) est un film réalisé par Gérard Oury en 1973 avec Louis de Funès dans le rôle titre. Il raconte comment un chef d'entreprise tyrannique, xénophobe et antisémite se retrouve déguisé en rabbin pour échapper à des tueurs et doit, pour maintenir le subterfuge, participer à différents rites religieux et culturels de la communauté juive parisienne. Parmi ces derniers, une danse en musique particulièrement entrainante qui s'inscrit dans la tradition hassidique dans laquelle la danse et le chant constituent des moyens privilégiés pour une communion fervente et joyeuse avec Dieu.

I.B.2. La musique permet de fédérer les individus

Au-delà du moment d'échange et de partage, la musique peut aussi fédérer des individus autour de projets précis. Elle témoigne par là de sa capacité à apaiser les conflits en faisant converger de manière positive les énergies de chacun. Cela s'observe par exemple dans les grandes causes auxquelles la musique apporte un soutien non négligeable. C'est le cas en France notamment avec Les Enfoirés, groupements d'artistes créé en 1985 à l'occasion du lancement de la première campagne des Restos du Cœur initiée par Coluche. Jean-Jacques Goldman écrit et compose le titre qui devient l'hymne de l'association et de nombreux artistes participent, aujourd'hui encore, à des concerts et enregistrements en soutien à la cause.

The Wellerman, un Sea Shanty par Nathan Evans (et bien d'autres)

Le point intéressant ici est la manière dont le confinement a entrainé la mise en place de nouveaux moyens pour faire de la musique ensemble. L'outil numérique, ici via le réseau social TikTok et ses outils de montage audiovisuel, a permis de fédérer les énergies d'individus éparpillés partout sur la planète mais en général reclus chez eux du fait de la pandémie.

C. Un idéal d’harmonie à viser ?

I.C.1. La musique, un moyen de perfectionner l'individu?

La musique devient pour certains un moyen de devenir meilleur. À la fois un outil pour s'améliorer et se perfectionner mais aussi une fin en soi à travers laquelle il peuvent s'accomplir, et uniquement par ce biais. C'est ce que raconte la chanteuse Sia dans son titre Bird Set Free (étudié ici). La musique devient une manière d'extérioriser un cri enfoui au plus profond de soi, c'est-à-dire de révéler des parties cachées de son identité. La musique libère l'individu et lui permet d'advenir pleinement. C'est aussi ce que l'on voit dans l'usage de la musique que fait le héros du film Baby Driver.

Baby Driver, par Edgar Wright (2017)

Baby Driver (fiche wikipedia ici) raconte l'histoire d'un jeune homme, Miles, surnommé "Baby", chauffeur pour un gang de braqueurs. Prodige du volant, Miles doit pourtant, pour accomplir ses exploits, porter ses écouteurs et faire défiler sa playlist.

Le recours de Miles à la musique apparaît étroitement lié à sa virtuosité au volant. Comme si la musique, son rythme et l'univers imaginaire qu'elle ménage, permettaient à Miles de se transcender. Dès lors, plus rien ne semble impossible au jeune homme et la conduite automobile devient une sorte de ballet extraordinaire dont la musique serait une condition nécessaire. Par la musique, Miles peut donner le meilleur de lui-même.

Pourtant, il est aussi intéressant de noter que cette utilisation de la musique correspond, dans l'histoire du héros, à un vécu traumatique et ses conséquences physiques et acoustiques: suite à un accident qui tua ses parents alors qu'il était enfant, Miles est sujet aux acouphènes dont l'immersion au sein de la musique atténue les troubles chez notre héros. Voici la scène d'ouverture du film dans laquelle Miles et la musique donnent toute leur mesure:

On notera le slogan du film
I.C.2. La musique, une manière d'améliorer le groupe?

De perfectionner l'individu, on serait tenter de penser que la musique pourrait aussi contribuer à améliorer l'homme comme être social. Après tout, Francis Wollf, dans Pourquoi la musique?, invente la fiction d'un peuple extraterrestre "amusique" pour mieux souligner à quel point l'être humain est une créature intimement liée à la musique. C'est donc peut-être à travers notre rapport à la musique que nous pourrions progresser, socialement et collectivement. Des expériences, qui utilisent notre penchant naturel pour la musique, semblent aller dans ce sens à l'image de cette expérience menée en Suède voilà quelques années.

Escaliers piano à Stockholm, en Suède (2009)

.En 2009, la marque automobile Volkswagen monte une opération commerciale -qui fut même récompensée en tant que telle en 2010 - sous la forme d'une expérience originale. Celle-ci, installée sur une sortie de métro à Stockholm, en Suède, consiste à transformer en piano l'escalier adjacent à l'escalator. Ainsi tentés, les passants préfèreront s'essayer à la musique pour monter les marches plutôt que de se laisser embarquer par l'escalator vers la sortie.

L'expérience, même si clairement un peu manipulatoire, montre comment la musique - et le jeu - permettent d'inciter un groupe donné - les passants - à s'améliorer, l'amélioration consistant ici à prendre plaisir à pratiquer un peu d'exercice physique. L'attrait pour la musique, central dans l'expérience, participe pleinement d'une démarche de progrès dans les comportements d'un groupe social.

I.C.3. L'harmonie, modèle et utopie

Si, au fond, la musique est aussi immédiatement associée positivement à l'idée d'amélioration de l'individu et du groupe social, c'est qu'elle est intuitivement porteuse d'une valeur puissante: celle de l'harmonie. En tant qu'idéal, l'harmonie signifie l'accord et l'entente entre l'ensemble des individu. Elle est synonyme de paix et offre ainsi la perspective d'une forme d'utopie. Terme musical et idéal collectif à la fois l'harmonie se donne à entendre par exemple dans L'Ode à la joie, aussi appelée Hymne à la joie, le dernier mouvement de la 9e symphonie de Beethoven et aussi désormais l'hymne de cet idéal politique que constitue l'Europe. Et comme utopie, on la trouve aussi bien du côté de la théorie de "l'harmonie universelle" de Charles Fourier au XIXe siècle que dans la cité imaginée par Hector Berlioz et tout entière dédiée à la musique: Euphonia (texte et présentation ici). Mais qui dit concorde dit discorde: la paix et l'harmonie ne se gagne que sur fond de guerre et de tension comme nous le montre le film Les Troll 2 des studios Dreamworks.

Les Trolls 2 : Tournée mondiale des studios Dreamworks (2020)

Le peuple des Trolls, tel que présenté dans ce deuxième film de la saga, apparaît comme une utopie musicale. Une population joyeuse et rendue heureuse par une passion universellement partagée de la musique. Voilà un modèle d'harmonie. Toutefois, cet univers bascule lors de l'introduction d'autres tribus trolls en plus de la tribu Pop. L'universel devient régionalisme et les identités, distinctes, s'affrontent finalement. La tribu Rock déploie des visées hégémoniques, cherchant à imposer ses goûts à l'ensemble des autres tribus (Techno, Classique, Country, Funk et donc Pop). Se pose alors la question - explicitée par l'héroïne - de ce qu'est vraiment l'harmonie: domination d'une tendance ou conjugaison réussie des différences? C'est bien cela que l'intrigue du film cherchera à résoudre, notamment dans son final.

II – Mais il y a des limites à cet adoucissement

Certes la musique peut adoucir les mœurs. Mais ses pouvoirs ne sont pas absolus et il y a une limite à ce que peut accomplir la musique sur notre état.

II.A. Limites du calme

Et si la musique calme et possède une fonction apaisante, il est sans doute intéressant de s'interroger sur ce que signifie ce calme ainsi conquis et établi.

II.A.1. Ne s'agit-il pas d'un endormissement?

On a pu, à juste titre, évoquer les berceuses comme emblèmes des vertus apaisantes de la musique. Mais si s'endormir, au sens littéral, semble effectivement un bienfait, au sens figuré cela peut revêtir une connotation péjorative. Quelle autre fonction après tout que celle de nous endormir, de baisser nos défenses critiques et atténuer notre vigilance, ceci afin de nous pousser à consommer, pour toutes ces musiques d'ambiance auxquelles nous sommes soumis à l'occasion de nombre de nos tâches domestiques: musiques dans les boutiques et supermarchés, jingle publicitaires, etc. Marqueurs de la standardisation, dans une perspective consumériste et commerciale, ces musiques adoucissent peut-être les mœurs du client mais d'une manière que nous pouvons en fin de compte plus déplorer que louer.

Wendy et Lucy, par Kelly Reichardt (2008)

Wendy et Lucy est un film indépendant américain (fiche wikipedia ici). L'histoire est celle d'une marginale qui, alors qu'elle pensait toucher au but d'un long périple pour repartir de zéro, connait plusieurs déboires qui remettent tout en question: voiture en panne, économies insuffisantes pour la réparation, arrestation et disparition de son seul repère stable: sa chienne.

Le film se veut critique du modèle consumériste et standardisé américain. Tout y est âpre, refusant la facilité. Au nom d'une volonté de renouer avec le réalisme, Kelly Richards déploie un style de l'épure, qui passe par la dédramatisation et la soustraction. La bande-son s'inscrit dans cette perspective, brute et épurée, le plus souvent directe et évitant la musique. On n'y trouve que des variations de deux sons principaux: celui des train et des murmures fredonnés.

Pour le bruit des trains - et même si cela ne s'inscrit pas dans notre sujet: cela peut enrichir un autre devoir - Kelly Richards, qui n'aime pas les sons enregistrés, demande à Gus van Sant, qui vient de finir Paranoïd Park et qui travaille lui aussi à Portland, ses sons de trains - tous deux ont d'ailleurs le même sound designer. Ce son du train va revêtir plusieurs significations tout au long du film: symbole du voyage arrêté, du trajet bloqué, et de l'appel à repartir par d'autres moyens que la voiture; rythmique imposée à l'échelle de scène voire du film lui-même; ou encore charge émotionnelle qui monte en intensité, l'héroïne demeurant elle tout en retenue de ce point de vue-là.

Concernant le murmure/fredonnement. Il s'agit au départ d'une berceuse mais à la fin, parce qu'il n'est plus possible de crier, elle devient une façon de se rassurer face à trop-plein de violence. Elle devient de plus en plus angoissante durant le film. Il s'agit au départ d'une improvisation de l’actrice : elle fredonne en sortant d’un magasin. Puis la réalisatrice transforme cette improvisation, invente un autre air fredonné à partir de celle-ci, puis en fera une musique d’ambiance pour le magasin dans lequel le personnage tente de voler de la nourriture pour sa chienne. En tant que jingle commercial, cet air devient alors un symbole d’abrutissement de la consommation (on est forcé d’entendre de musiques quand on consomme).

II.A.2. La musique n'est-elle au fond qu'une diversion voire un simple divertissement provisoire?

Si la musique adoucit les mœurs, ses effets paraissent n'être que provisoires pour ne pas dire éphémères. La paix gagnée ne saurait l'être que sur fond de guerre et de tension et le calme ne se signalerait qu'en creux d'un fond quasi constant d'agitation et d'effervescence. La musique viendrait alors pour nous faire oublier, pour un temps, celui du morceau, l'environnement pénible qui constitue la trame de notre quotidien. Il y aurait alors, à penser ainsi la vertu apaisante de la musique, un caractère éminemment vain à cet action malgré les moments de grâce qu'elle peut produire, comme lors de la scène culte du film La Boum.

La Boum, de Claude Pinoteau (1980)

La Boum (fiche wikipedia ici), connu pour avoir révélé l'actrice Sophie Marceau, narre les émois amoureux de la jeune Vic, collégienne à Paris. Le film est notamment réputé pour une scène culte, celle du slow durant lequel Mathieu, flirt de Vic, l'invite à danser avec un casque audio l'isolant totalement du reste de la fête.

La musique offre bien ici un refuge, face à une autre musique véhiculant une toute autre ambiance. Bien entendu, ce moment est d'abord perçu de manière positive: la musique dans le casque permet de s'isoler de la furie ambiante, liée à une autre musique, et à la romance d'enfin prendre corps. Mais dans le même temps, cette scène permet aussi de mesurer le caractère éphémère et précaire de ce type de refuge, au-delà même de la dimension provisoire de la durée de la chanson. L'intensité de ce moment, acmé de la romance entre Vic et Mathieu, est ainsi immédiatement mise en perspective: Vic, alors qu'elle enlace son petit ami, porte son regard sur un autre garçon, amorçant par-là la perspective d'une autre passion, d'une autre musique serait-on tenté de dire.

B. Envers du calme

Si la musique est d'abord réputée pour adoucir les mœurs, c'est-à-dire apporter calme et repos, elle est aussi fréquemment associée à la fête ou à la frénésie par l'énergie qui l'anime et qu'elle suscite. Elle peut aussi constituer la source et le vecteur de situations d'affrontement. Et elle peut enfin même conduire à un endurcir.

II.B.1. La musique ne calme pas toujours mais peut être synonyme d’énergie débordante, voire d’excitation

La musique ne peut être uniformément associée au calme et au repos. S'il s'agit peut-être de son avers naturel - et encore, cette perspective peut sembler contestable - son envers immédiat est bien d'être associée à l'expression d'une énergie débordante, voire à la manifestation d'un sentiment d'excitation. Des genres musicaux sont même d'emblée associés à l'idée de frénésie comme le rock ou le heavy metal, et certains traditions folkloriques ou certaines pratiques de danse draguent la musique bien loin du calme et du repos. On peut penser aux danses et musiques du carnaval de Rio ou encore aux danses et musiques tirant vers la transe comme celles des pratiques vaudoues. Les grands rassemblements de musiques, festivals de toutes sortes, viennent aussi le plus souvent confirmer cette idée. On peut ainsi penser à l'immense rassemblement frénétique et musical de Matrix Reloaded.

Matrix Reloaded, par les Wachowski (2003)

Matrix Reloaded constitue le deuxième opus de la trilogie "Matrix" des Wachowski. Cette saga propose un univers cyberpunk dans lequel notre réalité s'avère en fait totalement virtuelle. En effet, le monde réel se révèle dominé par les machines qui ont asservi les humains et les ont réduit à l'état de bétail inconscient, leurs corps plongés dans des cuves et leurs esprits immergés dans une simulation numérique de nos sociétés au tournant du millénaire. Pour autant, certains ont, au fil des ans, échappé à cette prison et se sont rassemblés, construisant une nouvelle société humaine totalement clandestine, cachée dans les entrailles de la planète.

C'est leur capitale, Zion, que découvre le héros Neo à l'occasion d'une immense fête où la population humaine laisse libre cours à la danse et aux corps dans un moment que l'on pourrait qualifier d'orgiaque. La musique ici mise en scène est une musique techno qui tire la scène vers l'imaginaire de la rave party, symbole de frénésie et de liberté. Surtout l'excitation y est particulièrement soulignée par la mise en parallèle avec une scène d'amour qui unit les deux protagonistes: Neo et Trinity. La musique véhicule donc ici également une dimension sexuelle.

II.B.2. Musique comme occasion de situation agoniques

La musique peut aussi conduire à des situations d'affrontements, à des scènes proprement agoniques. Des oppositions se structurent ainsi autour des goûts et de l'appréciation de la musique, certains préférant tel genre quand d'autres tel autre genres. La valorisation d'un genre musical pouvant alors s'exprimer par la dépréciation de l'autre. C'est un peu ce qui est mis en scène dans la guerre entre les différents clans de Trolls dans le film Trolls 2: le clan du Rock souhaitant établir par la force l'hégémonie de son genre musical et en imposer l'écoute et à la pratique aux autres clans de Trolls. On se disputent ainsi autour de nos goûts, et leur manifestation peut prendre des formes violentes et blessantes. Le jugement à la fois esthétique et moral s'avère parfois très rude: pensons à l'accueil qui est fait à la cantatrice amateur Florence Foster Jenkins (voir ici pour plus de détails). D'ailleurs, Dorian Perron, dans son article "La musique, autre révélateur de la mondialisation", dit bien que la musique est aussi un espace de lutte et de pouvoir. On en voit une illustration brillante et éprouvante dans le film Whiplash de Damien Chazelle.

Whiplash, par Damien Chazelle (2014)

Whiplash (voir ici pour plus de détails) nous entraine dans une école américaine de musique dans laquelle un jazzband concentre toutes les attentions des étudiants. Andrew Neiman, jeune batteur en Première année, y est repéré par Terence Fletcher, qui conduit ce jazzband. Or, cet enseignant fonde sa pédagogie sur le dépassement de ses étudiants via la violence, physique et morale. L'affrontement entre ces deux personnalités, autour de la musique et de son idéal, soutient ainsi toute la trame dramatique du film. Au-delà même de la compétition interne instaurée au sein du groupe et de l'école, c'est bien l'objectif pervers de l'enseignant qui fait de la musique littéralement un terrain de bataille.

II.B.3. La musique ne peut elle au contraire plutôt endurcir qu'adoucir les mœurs ?

Ainsi, la musique ne peut-elle pas, dans certaines circonstances, endurcir les mœurs plutôt que les adoucir? Et en ce cas, cet "endurcissement" peut-il se révéler positif ? Ce serait le cas des musiques ayant pour fonction de nous donner de l’énergie afin de militer et de mener des combats. La musique peut alors appuyer des actions militantes ou des actes de résistances: pensons au Chant des Partisans ou encore aux chants populaires créés pour accompagner des manifestations. On peut aussi évoquer, de manière plus structurelle, la manière dont les chants des esclaves dans les plantations du Sud des États-Unis, puis les chants liés à la ségrégation des Noirs-Américains ont conduit à l'émergence d'un nouveau genre musical fécond: le Blues. Résister par le chant apparaît également comme une évidence: l'importance des chants dans les ghettos juifs durant la Seconde Guerre mondiale en témoigne.

Engagée, la musique ne se donne donc pas pour objectif d'adoucir les mœurs, bien au contraire. Elle cherche à réveiller, à alerter, elle porte des indignations et des réclamations. Elle peut ainsi parfois heurter, voire choquer, car elle s'inscrit dans des combats. Le titre Musique Nègre de Kery James ne dit pas autre chose et nous rappelle que la musique permet de se positionner dans des débats de société majeurs. De toute évidence, la musique possède une dimension martiale bien établie, à l'opposée même des intentions révolutionnaires: la musique militaire accompagne traditionnellement le mouvement des troupes. Et si historiquement cela est clairement établi, il est intéressant d'en étudier un avatar moderne et décalé comme celui du guitariste de Mad Max Fury Road.

Mad Max Fury Road, par George Miller (2015)

Mad Max Fury Road nous entraine dans un univers post apocalyptique dans lequel la terre est devenu un gigantesque désert jalonné de rares oasis. Le monde, réduit à la plus simple loi du plus fort, se trouve dominé par des gangs dont la puissance repose sur la maîtrise de l'eau, pour survivre, du pétrole, pour assurer la mobilité des véhicules, et des munitions, pour régner par la force.

Le héros, Max, se retrouve malgré lui impliqué dans l'évasion des compagnes d'un tyran, Immortan Joe. L'ensemble des troupes de ce dernier se lance aux trousses des fuyardes et cette armées se voit conduite par un héraut dont la guitare électrique crache des flammes et se trouve appuyée par une multitude d'enceintes situées à l'avant de son véhicule. On notera aussi les tambours à l'arrière qui rythme la cadence de cette vague militaire. La vidéo suivante montre le début de la chasse menée par le tyran et ses hommes:

On trouvera dans cette autre vidéo l'ensemble des moments où ce personnage de guitariste - le "Doof Warrior" - apparaît:

C. Des musiques qui agressent

Enfin, loin d'adoucir, mais sans endurcir non plus, la musique peut agresser, blesser ou briser. Il y a bien des usages violents de la musiques dont les finalités seraient le préjudice porté à autrui. Ou, plus simplement, il y a des fois que la musique suscite en nous rejet plutôt qu'adhésion.

II. C. 1. La musique qui suscite en soi la colère

Francis Wolff, dans Pourquoi la musique?, imagine un peuple "amusique", c'est-à-dire qui ne serait pas sensible à la musique. Si cela existe, comme pathologie, parmi les hommes, ce n'est pas la norme. On suppose au contraire que tout le monde est "sensible" à la musique, au sens large. Mais lorsque l'on emploie cette expression, "être sensible à la musique", cela signifie l'apprécier. Or, tout le monde n'apprécie pas n'importe quelle musique, à n'importe quel moment, selon n'importe quelles circonstances. Il arrive que la musique suscite en nous des réactions de rejet, la manifestation de sentiments négatifs, voire violents, comme la colère.

Ainsi, la musique trop forte du voisin, dans son logement ou dans le métro, peut entrainer une réaction d'exaspération voire de rejet. Si elle n'est pas destinée à nous agresser, le ressenti de l'individu peut être celui-ci. La saturation de l'espace sonore, par les bruits et la musique, peut nous conduire à la haine de la musique. C'est en tout cas le sens de l'analyse que propose Pascal Quignard dans La Haine de la musique. La musique se heurte, et nous heurte, dans notre besoin de silence et de calme. En cela, elle peut sembler à l'opposé même du proverbe qui lui prête d'adoucir les mœurs.

La musique peut donc engendrer un sentiment de colère, par le cadre dans lequel elle se manifeste, en elle-même ou encore par ce qu'elle symbolise. C'est d'ailleurs le sens de la démarche d'Arman, dans ses "colères" portées sur des instruments de musique

Chopin's Waterloo, par Arman (1962)

Dans cette œuvre, le plasticien Arman détruit en public un piano puis en réassemble les morceaux sur une planche de bois. Il fait de ce geste, geste créatif qui s'inscrit dans sa série des "Colères", une manière de désacraliser la musique et d'en dénoncer le caractère résolument bourgeois. C'est la musique en elle-même, en tant que phénomène social, qui fait donc l'objet d'une critique tonitruante.

II.C.2. Des musiques utilisées pour briser les gens

La musique peut certes nous agresser sans intention de le faire. Mais qu'en est-il des usages délibérément nocifs de la musique? Et l'on ne parle pas ici des discordances sonores et musicales que l'on peut produire, à des fins d'humour ou de recherche de limites esthétiques en matière musicale - la fausse note voulue ou le violon qui grince dans les aigües. Non, on entend bien ici de la véritable musique employée pour faire du mal à autrui. Cela semble a priori antinomique de la musique et pourtant des exemples viennent témoigner de cette possibilité.

L'article en lien ci-dessus, issu de l'Encyclopédie d’histoire numérique de l’Europe, montre ainsi comment la musique a pu être employée par les nazis au sein de leur système concentrationnaire durant la Seconde guerre mondiale, aussi bien dans le quotidien des prisonniers que lors des punitions et exécutions. Au-delà de cet exemple qui présente un système, l'emploi de la musique comme instrument de torture en soi connaît plusieurs exemples que nous rappelle cet article de l'Express.

La fiction, avec le film Orange Mécanique, nous en offre d'ailleurs un exemple manifeste.

Orange Mécanique, par Stanley Kubrick (1971)

Orange Mécanique est un film d'anticipation, une sorte de dystopie dans laquelle les traitements comportementaux sont utilisés pour conditionner les individus. Le film retrace le parcours d'Alex, chef d'un petit gang, sociopathe porté sur la violence gratuite, et aimant passionnément la musique de Beethoven, en particulier sa symphonie n°9. Violeur et meurtrier, Alex est arrêté. Il subit alors un traitement expérimental, la thérapie par aversion, dans l'idée de corriger ses pulsions violentes.

Sa musique fétiche y est associée aux horreurs commises par l'Allemagne nazie, le conduisant à ne plus supporter cet air qu'il chérissait auparavant. À la suite de cela, une de ses anciennes victimes décide de se venger de lui grâce à la souffrance que ce morceau de musique suscite en lui: il l'enlève, le séquestre et le torture en le lui faisant écouter.

L'ensemble de cette écriture personnelle pourrait s'inscrire dans le cadre d'un sujet de BTS blanc portant sur les effets de la musique, sur le plaisir qu'elle peut susciter. Ce sujet regrouperait un extrait de Pourquoi la musique ? de Francis Wolff, un autre de Du côté de chez Swann de Marcel Proust, l'article « La musique adoucit-elle le confinement » de Marco Martiniello et Alessandro Mazzola paru dans The Conversation en avril 2020 et enfin une image de musicothérapie dans un service de grands prématurés.

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aurélien pigeat
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