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«on finit par voir notre couleur de peau comme une tache» Micro-agressions, racisme brutal, des femmes de l’Île-du-Prince-Édouard racontent leur quotidien, parfois destructeur. Elles espèrent que la conversation sur la question raciale, ouverte avec le mouvement Black Lives Matter, ne se refermera pas.

Article paru le 20 août 2020

Temps de lecture : 15 minutes (ou le temps de boire ton café)

Quand un jour, un homme s'est approché de Nicole Yeba pour lui toucher ses cheveux sans lui demander son autorisation, elle s'est exclamée : «Qu’est ce que vous faites?» «Oh, je suis juste curieux», a répliqué l'individu, sans gêne. Quand la première question qu’on pose à la trentenaire est «D’où tu viens?», elle répond «De Montréal». «Non, mais d’où tu viens vraiment?» lui réplique-t-on souvent. Comme si être Canadien, c'était être blanc ; et être non-blanc, c'était être d’ailleurs.

Quand un jour, une femme a demandé à Deb O’Hanley d’où elle venait, la jeune femme a parlé de la France, de Paris, de Versailles, mais son interlocutrice n’a pas eu l’air satisfaite et a réitéré maladroitement sa question en se touchant la peau : «Non mais, tu sais, d’où tu viens vraiment?»

Quand un jour, une femme était persuadée que la fille métisse de Giselle Babineau-Jordan était adoptée, l'Insulaire a vécu «un moment bizarre» et n'a pas su comment réagir.

Quand uN homme, rencontré grâce à l’application Tinder, a DIT à Nicole: «Si tu étais une girafe, je me battrais avec tous les autres mâles pour t’avoir», elle A préfÉRÉ l’ignorer.

Autant de commentaires, d’allusions, de gestes, qui se veulent insignifiants et anodins mais qui, en réalité, blessent les Canadien.ne.s d’origine africaine, antillaise ou caribéenne. Ces micro-agressions, révélatrices d'un racisme systémique, n’ont pas besoin d’être exercées par des individus explicitement racistes, comme l'explique le sociologue Michel Wieviorka dans son livre Pour une démocratie de combat.

«Ces réflexions sont parfois si petites que leurs auteurs ne s’en rendent pas compte, témoigne Deb, photographe originaire de France, arrivée à l’Île-du-Prince-Édouard (Î.-P.-É.) il y a dix ans. Ce n’est pas forcément malveillant, c’est souvent de l’ignorance, mais c’est douloureux et quand ça se multiplie, ça devient insupportable».

Être femme et être noire, c'est être victime de discriminations à la fois raciales et sexistes. C’est ce que la juriste afro-américaine Kimberlé Crenshaw appelle l’intersectionnalité.

Du racisme ordinaire, inconscient mais destructeur qui rappelle constamment aux femmes noires leur origine, l’air de rien.

«Quand on le vit au quotidien, on finit par voir notre couleur de peau comme une tache», réagit Mariepaule Bijou, arrivée en 2013 à l’Î.-P.-É. «En grandissant, on sent qu’il y a une différence, parfois subtile, difficile à expliquer», ajoute Deb.

Le racisme s'exprime aussi brutalement dans la vie de tous les jours. La trentenaire se rappelle parfaitement des propos de cette dame âgée dans les locaux du Carrefour de l’Isle-Saint-Jean (le centre scolaire-communautaire de Charlottetown). «Alors qu’elle savait pertinemment que j’étais assise juste à côté d’elle, elle a lancé ‘Les hommes noirs sont laids et bêtes, ce sont des sous-humains’», confie la Franco-canadienne.

Paralysée, la jeune femme a quitté la pièce avec le souvenir à jamais gravé dans sa mémoire.

Mariepaule, éducatrice en petite enfance à l’école Évangéline, a elle aussi connu des insultes décomplexées. C'était dans un magasin de Summerside, en présence de ses trois enfants : «Un couple a commencé à m’insulter parce que j’avais soi-disant trop d’articles pour être en ligne à une caisse, ils m’ont dit ‘vous n’avez qu’à retourner dans votre pays’», raconte la mère de famille, originaire du Cameroun.

«J’ai demandé à mes enfants de fermer leurs oreilles et nous sommes partis.»

Ce quotidien parfois ravageur, ces petits riens usants, qu’elles encaissent à répétition, elles n’aiment pas trop en parler. Elles apprennent à vivre avec, à anticiper les réactions des autres, à adapter leurs comportements aux préjugés.

«Je suis toujours extra-polie, extra-serviable, extra-gentille, extra-souriante, extra-agréable, et ça, pour avoir souvent le minimum. Même dans le travail, j’ai intégré que je devais faire toujours plus que les autres».

Quand Deb rentre dans un magasin, elle prête une attention particulière à son attitude et à ses propos pour «ne pas faire peur». Quand elle cherche un emploi, elle se dit qu’elle a de la chance car son nom de famille «passe mieux».

Mariepaule, elle, a renoncé à trouver un emploi dans son domaine de formation, la comptabilité.

«Je n’essaie plus, on me dit toujours que je manque d’expérience, que je ne connais pas bien la province, je ne saurai jamais s’il y a autre chose derrière. C’est fatiguant de toujours marcher sur des oeufs, de faire constamment attention à ne pas se faire blâmer.»

L’intégration à l’Île n’est pas toujours évidente. «Les premières années, c’était difficile. Mais en dix ans, la vie et la façon de penser ont changé, il y a beaucoup plus d’immigrants et les gens sont plus ouverts à la diversité», insiste Deb. Nicole, arrivée dans la province en août 2019 pour travailler à la Société Acadienne et Francophone de l'Î.-P.-É. (anciennement Société Saint Thomas-d’Aquin), confirme : «Les insulaires sont vraiment accueillants». Mais la jeune femme, qui travaille aujourd'hui au centre scolaire-communautaire La Belle-Alliance à Summerside, sait depuis toujours qu’elle doit faire attention. «C’est quelque chose que ma mère m’a transmis, explique-t-elle. Je me suis responsabilisée très jeune, j’ai intégré que je ne devais jamais me mettre dans une position de trouble car j’ai plus de risque d’avoir des problèmes.»

Deb O’Hanley, Nicole Yeba et Mariepaule Bijou portent sur leurs épaules ce que l’universitaire Maboula Soumahoro appelle la «charge raciale».

«Cette notion permet de faire toute la lumière sur le système qui impose au groupe dominé racialement de gérer et de rassurer le groupe dominant. C’est-à-dire qu’il revient aux dominés de ne pas faire état de leur subalternité afin de ne pas déranger les dominants. Et même lors des discussions autour de cette inégalité, le groupe dominant doit pouvoir garder son confort, son privilège», écrit la fondatrice et présidente du mois de l’histoire des Noirs dans une tribune publiée en 2017 (dans le journal français Libération).

Les trois Insulaires aimeraient que les personnes blanches ouvrent leurs yeux sur le racisme et les discriminations.

«Elles doivent nous soutenir, donner de la voix pour dire que certains comportements et propos ne sont pas tolérables», assène Deb.
«Certaines personnes disent qu’il n’y a pas de racisme systémique au Canada, mais c’est faux, elles ne veulent pas le voir», abonde Nicole.

L'étincelle #BlackLivesMatter

Nicole a l’impression qu’avec la mort de Georges Floyd aux États-Unis et le mouvement Black Lives Matter (BLM), devenu un slogan universel, les lignes sont en train de bouger sur la question raciale. La vanne des témoignages et des émotions s’ouvre. «Les gens n’ont plus peur de parler, ils partagent leurs expériences, avance la trentenaire. Les personnes blanches nous écoutent, semblent prendre conscience de leurs privilèges et de ce que nous vivons».

Deb, qui a participé à la manifestation BLM à Charlottetown le 5 juin 2020 avec ses deux filles, veut y croire. «Je n’ai jamais vu autant autant de monde à une marche, les témoignages m’ont touchée, je me suis sentie moins seule», apprécie-t-elle. Au-delà du slogan, la photographe espère que la dynamique ne s’enrayera pas : «Une partie de moi a peur que le ballon se dégonfle, le racisme est tellement imprégné dans la société». Un sentiment partagé par Mariepaule.

«Je suis fière de la nouvelle génération qui marche ensemble, blancs, noirs, main dans la main, mais j’ai peu d’espoir sur les changements à long terme car le racisme vient aussi des autorités», dit-elle.

Avec la succession d’affaires tragiques ces derniers mois aux États-Unis, Giselle a réalisé l’urgence de rompre le silence pour soutenir les personnes noires. «Jusqu’alors je préférais ignorer les propos racistes pour avoir la paix, mais aujourd’hui, je me suis fait la promesse de toujours répondre», affirme la mère de famille, mariée à Darcy Jordan, un homme noir originaire de Nouvelle-Écosse. Avec Mélodie, sa fille de 17 ans, elle a participé à la protestation BLM à Summerside le 9 juin. Elle a encore du mal à croire qu’elle a donné de la voix pour rappeler que la vie de son enfant a de la valeur. «Je ne comprends pas pourquoi le monde prend si longtemps à réaliser qu’on est tous égaux», s’interroge la quadragénaire, les larmes aux yeux. Avant d’ajouter avec force : «Les personnes blanches doivent s’éduquer».

Toutes sont unanimes. Pour combattre les préjugés raciaux et changer durablement les mentalités, la meilleure arme est l’éducation, à la maison, à l’école, et ce dès le plus jeune âge. «Si la société perpétue les stéréotypes, c’est parce qu’on connaît mal notre histoire, parce qu’à l’école on ne parle pas de l’esclavage au Canada, qu’on ne souligne pas assez les contributions des femmes noires à notre pays», analyse Marlihan Lopez.

Pour mieux lutter contre les discriminations, la militante afroféministe et professeure à l’Université Concordia veut que les manuels scolaires se mettent à la page. Giselle note des évolutions positives depuis vingt-cinq ans. «Les livres abordent de plus en plus les questions de diversité», assure l’enseignante à l'école Elm Street de Summerside (en immersion française). Mais, à ses yeux, il reste des progrès à faire. Elle aimerait notamment que le ministère de l’Éducation intègre dans les listes de matériel des crayons multiculturels pour que les enfants puissent représenter toutes les couleurs de peau. Parce que la notion de race a pénétré nos imaginaires imbibés de stéréotypes, les femmes interrogées appellent aussi à une meilleure représentation des minorités que ce soit dans les médias, les films, les dessins-animés, les livres. «Pour que nos enfants aient des modèles, puissent se projeter», insiste Deb.

Parler aux plus jeunes

En ces temps de protestations massives contre les violences policières, les enfants, troquant leur innocence pour des airs graves, n’ont de cesse de poser des questions.

«Maman, pourquoi le policier il a tué ce monsieur?»
«Maman, est-ce qu’on peut faire confiance à la police?»
«Maman, pourquoi les Blancs n’aiment pas les Noirs?»
«Maman, je ne comprends pas, est-ce qu’il y a deux couleurs de sang?»

Le racisme et la mort de George Floyd sont présents dans les conversations et l’imaginaire des filles et fils de Deb et Mariepaule. Mais comment leur en parler? Comment trouver les mots justes, sans dramatiser ni minimiser?

Deb a eu une discussion avec ses deux filles, Victoire, 7 ans et demi, et Sixtine, 8 ans et demi. «J’ai expliqué la situation avec des mots simples, de façon la plus neutre possible, et elles m’ont répondu : ‘maman, juste parce qu’il est noir, ce n’est pas juste’», rapporte la Franco-canadienne.

La mère de famille est partagée. D’un côté, elle veut donner à ses filles la force d’affronter le racisme, leur raconter leurs origines, l’esclavage. De l’autre, elle veut les préserver le plus longtemps possible. «C’est difficile de savoir comment les éduquer, leur donner les bons outils pour qu’elles se sentent bien dans la société, qu’elles aient confiance en qui elles sont», témoigne la photographe.

Mariepaule a également tenté de répondre aux interrogations anxieuses de Donovan, son fils de 11 ans, et de ses deux filles, Doriane, 9 ans, et Nolale, 4 ans. «Je leur ai dit la vérité, que le policier avait abusé de son autorité mais qu’ils ne devaient pas avoir peur de la police qui est là pour nous protéger», explique l'éducatrice en petite enfance. Avant de lâcher : «Mais je suis obligée de leur dire de faire attention».

Elles espèrent, toutes, que la conversation sur la question raciale ouverte avec Black Lives Matter ne se refermera pas. Pour que, quand leurs enfants seront adultes, ils puissent se concentrer sur ce qu’ils veulent vraiment être. Et que leur couleur de peau ne soit plus un sujet.

Des préjugés jusqu’au bout du cheveu

Elles ont le sentiment de vivre dans une société où la beauté est associée à une image qui ne leur ressemble pas, particulièrement à l’Île-du-Prince-Édouard, où rien n’est pensé pour elles, ni les produits cosmétiques, ni les coiffeurs. Quand elle était petite, Deb O’Hanley voulait ressembler à Pamela Anderson, blonde aux yeux bleus. «Car il n’y avait pas d’artistes ou de célébrités comme moi», regrette la photographe. Nicole Yeba a mis 25 ans pour accepter sa chevelure.

«Adolescente, j’aurais préféré être blanche pour avoir des cheveux longs et lisses».

Sans images positives auxquelles se raccrocher, elles grandissent avec une idée du beau à l'opposé de ce qu’elles sont. «Ça nous donne un sentiment d’infériorité, on ne sent pas aussi belles que les autres», assure Deb.

Commencent alors les petits arrangements quotidiens avec soi-même, la bataille pour avoir les cheveux lisses, la nécessité impérieuse de s'appliquer Des normes édictées par des Blancs.

Il y a six ans, après des années de défrisage et de produits chimiques agressifs, Nicole a décidé de tout arrêter. «Je risquais de perdre mes cheveux, ils étaient abîmés, cassés, ça me brûlait le cuir chevelu, se souvient la coordinatrice de projets spéciaux au centre La Belle-Alliance. Ça ne valait pas la douleur que j’endurais, j’essaye maintenant de vivre avec mes cheveux au naturel.» Au sein même de la communauté noire, le préjugé selon lequel le cheveu crépu est sale et négligé est répandu. «Il faut que tu sois coiffée d’une certaine manière pour avoir l’air professionnel et présentable», poursuit Nicole.

À l’Île, les femmes noires ont du mal à trouver un coiffeur capable de s’occuper de leurs cheveux. Quand Deb est arrivée dans la province, il y a dix ans, il n’y avait personne. «Ma mère m’envoyait des colis de produits et je ne suis pas allée dans un salon pendant quatre ans», se rappelle la Franco-Canadienne. Giselle Babineau-Jordan confirme : «C’est un défi, les coiffeurs d’ici ne connaissent pas la texture des cheveux de ma fille, moi et ses tantes nous avons dû en prendre soin pendant des années».

Aujourd’hui, avec l’arrivée massive d’immigrants, les rayons hygiène-beauté des supermarchés se sont élargis et Deb a enfin dégoté une coiffeuse. «On a appris ensemble sur YouTube», plaisante-t-elle. Nicole, elle, n’a pas encore franchi le cap depuis qu’elle s’est installée à Summerside. Elle préfère utiliser le stock de produits qu’elle a rapporté de Montréal. En 2020, il n'y a toujours aucun coiffeur spécialisé dans les cheveux crépus et frisés naturels à l'Île-du-Prince-Édouard.

Texte, photos et vidéo : Marine Ernoult

Féminins PluriElles est un projet d’Actions Femmes, l’organisme qui représente les femmes acadiennes et francophones de l’Île-du-Prince-Édouard. Ce projet de sensibilisation vise à montrer toute la diversité des femmes qui composent notre communauté et à partager leurs réalités et leurs défis.

Plus d’info : afipe.ca

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Marine Ernoult
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