Premier enregistrement discographique des douze Études de Karol Beffa dans leur intégralité
Créées en intégralité́ par Tristan Pfaff en juillet 2014 dans le cadre du Festival des Forêts, l’ensemble de ces douze études, dont la composition s’étale de 2000 à 2011, constitue l’essentiel de la production de Karol Beffa pour piano seul.
Les six premières (premier cahier), sont plus courtes et évoluent dans un univers clos, avec un seul thème par étude. Les six autres (second cahier), sont plus vastes et davantage composées avec l’idée de la contrainte, source stimulante d’expression pour le compositeur… et fortement ressentie par le pianiste.
Polyphonie, sens de la couleur, virtuosité́, déhanchements rythmiques : ces études mettent l’interprète à rude épreuve. Tristan Pfaff y excelle... S’il s’approprie le répertoire romantique qu’il aime tant, avec finesse et virtuosité, il s’intéresse également à la création et à la musique de notre temps et mesure la chance extraordinaire de travailler une partition avec le compositeur qui l’a écrite :
« J’ai tout de suite accepté le projet de jouer les œuvres de Karol Beffa ; sa musique me plait et me parle. Parmi tous les courants de la musique contemporaine, certains m’indiffèrent, mais ceux que j’admire font partie de la lignée de grands compositeurs qui assument pleinement leur héritage du XXe siècle et qui, en même temps, sont très originaux! Karol Beffa représente parfaitement cela par sa filiation avec Ligeti, Dutilleux ou encore Debussy. Ici, il est question d'alchimie… » Tristan Pfaff
Pour la dernière « salle d'écoute » avant Noël et la première de ma deuxième année sur la toile, une collection variée (et en grande partie non saisonnière) de la grande et remarquable musique.
(…) J'ai également été frappé par un enregistrement de musique de piano de Karol Beffa joué par Tristan Pfaff. Le Franco-Suisse Beffa (né en 1973) connaît clairement son chemin autour du piano et ses études sont merveilleusement assurées et harmoniquement plutôt délicieuses. J'ai le sentiment que je vais plonger dans cet album souvent...
La joie de découvrir des nouveautés du disque
Jacques Nouvier, Melchior Gormand | 20 novembre 2018
«Avec aujourd’hui de magnifiques nouveautés du disque classique...du XVIIe jusqu’à nos jours(...) Il est temps d’arriver à notre époque. Je vous propose d’écouter l’une des études pour piano du compositeur Karol Beffa, qui est un compositeur né en 1973. Vous verrez, c’est une étude qui s’écoute très bien. En plus c’est très court ; donc ça va pas vous troubler trop... Mais écoutez parce que vraiment c’est bien d’écouter de la musique contemporaine de temps en temps.
(diffusion 2ème étude)
Nous écoutions cette deuxième étude de Karol Beffa, un compositeur né en 1973, jouée par un pianiste, Tristan Pfaff. C’est chez Ad Vitam. ... Finalement ça s’écoute bien... oui oui, tout à fait. Vous savez il ne faut pas avoir peur de sortir des sentiers battus. ... »
Les sorties classiques et lyriques du mois de novembre 2018
Yaël Hirsch | 30 novembre 2018
C’est au Festival des Forêts, en juillet 2014, que Tristan Pfaff a créé l’intégralité des douze Études de Karol Beffa. Composées de 2000 à 2011, ces Études héritent d’une longue tradition pianistique, en assimilant différents styles comme ses prédécesseurs l’ont fait. Chacune des Études a été commandée par des festivals (Pianissimes, Auvrs-sur-Oise, Chartres en plein chant, Annecy Classic…) et des institutions (Musique Nouvelle en Liberté, Fondation Salabert…) . Les six Études du premier Cahier jouent sur les intervalles, rappelant indéniablement Debussy, mais aussi des harmonies et des caractères de Bartok, Scriabine ou Szymanowski. Certaines pièces du deuxième Cahier sont basées sur le nom de compositeur comme Mozart ou Aubert. Dans d’autres, Ravel — ou son souvenir — se montre comme pour lancer un clin d’œil. La 12e Étude, qui est une toccata avec le thème de Dies irae vers la fin, est d’une virtuosité redoutable, mais dans son interprétation, Tristan Pfaff apparaît imperméable face à ces difficultés et déploie tous les moyens qu’il possède pour mieux rendre l’idée du compositeur. A quoi s’ajoute un grand éventail d’expressions à la fois réfléchies et spontanées, ce qui rend ce récital vivant et convaincant.
Tristan Pfaff - Karol Beffa Douze Etudes
Jérôme Gillet | Novembre 2018
"La musique que je compose suggère des images mentales", "Il n'y a rien de pire quand on parle de musique que de vouloir faire passer l'obscur pour du profond" Karol Beffa
D’origine polonaise, Karol Beffa est compositeur, pianiste, improvisateur, musicologue et professeur. Sa reconnaissance est croissante, le Franco-suisse figure en effet parmi les compositeurs contemporains les plus joués actuellement. Dans tous son corpus d’œuvres, il explore un monde sonore riche sans rien céder à une sorte de faux avant-gardisme. Une musique sophistiquée, dense, absolument contemporaine mais qui, finalement, reste assez accessible. Pour lui, l’écriture est en lien avec la mort et composer, c’est repousser l’instant même de cette mort, comme une sorte de stratégie d’évitement.
Ces douze études ont été créées dans leur ensemble par Tristan Pfaff, en juillet 2014, lors du festival des forets à Compiègne. Ces études écrites entre 2000 et 2011 représentent l’essentiel des compositions de Karol Beffa pour piano seul. Comme chez Chopin ou Ligeti par exemple, chaque étude se concentre sur une spécificité d’écriture, mais reste plus esthétique que simplement gymnastique. Le rapprochement avec ce dernier n’est pas anodin, Beffa maîtrise particulièrement bien l’esthétique des études pour piano de György Ligeti puisqu’il a obtenu en 2003 le titre de docteur en musicologie à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS), grâce à une thèse portant sur ces études sous-titrée "imagination sonore et théâtralisation".
Le premier cahier se compose d’études assez courtes avec pour chacune un thème unique (intervalles de tierces et quintes, octaves, bimodalité, répétition et mouvement perpétuel...). Dans le second cahier, les six autres études, comme une suite aux études-tableaux de Rachmaninov, s’élargissent et tournent autour du thème de la contrainte. Il y a une forme de tension rythmique et harmonique dans cette musique où les notes et les rythmes précis semblent, au sein d’une polyphonie compliquée, se réverbérer les uns aux autres. Des études absolument exigeantes techniquement (harmoniquement, rythmiquement) qui demandent beaucoup de virtuosité digitale. Toutes ces difficultés se rassemblant dans la douzième et dernière étude. Grâce à sa connaissance du répertoire, de sa proximité avec le compositeur, il y a une réelle collaboration entre les deux hommes, à une technique irréprochable et à un touché de jeu superbement en finesse, Tristan Pfaff y fait absolument merveille.
Karol Beffa et Tristan Pfaff, une alchimie musicale
Bernard Ventre | 3 décembre 2018
Karol Beffa, premier enregistrement discographique des Douze Études dans leur intégralité.
Après Liszt, Schubert et Piano Encores, Tristan Pfaff consacre son nouvel opus Douze Études de Karol Beffa paru chez Ad Vitam Records à la réalisation du tout premier enregistrement de l’intégrale des Douze Études du compositeur.
Un nouveau répertoire qui confirme toute la grandeur et la finesse du pianiste.
Entre l’écriture de Karol Beffa et le jeu de Tristan Pfaff, c’est bien d’alchimie dont il est question. Le pianiste la réalise parfaitement par une grande recherche de la sonorité, une virtuosité confirmée et par l’aisance avec laquelle il s’approprie passionnément l’intégralité de ces Douze Études dont il est le premier interprète.
Si Tristan Pfaff s’approprie le répertoire romantique qu’il aime tant, avec finesse et virtuosité, il s’intéresse également de près à la création et à la musique de notre temps (Dutilleux, Hersant …). Il mesure la chance extraordinaire de travailler une partition avec le compositeur qui l’a écrite :
"J’ai tout de suite accepté le projet de jouer les œuvres de Karol Beffa, sa musique me plaît et me parle.
Parmi tous les courants de la musique contemporaine, certains m’indiffèrent, d’autres ne m’intéressent pas, mais deux que j’admire font partie de la lignée de grands compositeurs qui assument pleinement leur héritage du 20ème siècle et qui, en même temps, sont très originaux !
Karol Beffa représente parfaitement cela par sa filiation avec Ligeti, Dutilleux ou encore Debussy. Ici, il est question d’alchimie."
Parmi les nouveaux enregistrements, il faut citer, toujours aux éditions Ad Vitam Records, l’album – Clarinette Fantasia – avec le clarinettiste Philippe Berrod sur des musiques de Alexis Ciesla, également clarinettiste, et avec le concours du quintette à cordes de l’orchestre de Paris, du pianiste Nicolas Dessenne, du quatuor de saxophones Morphing et le chœur de clarinettes du CNSMD de Paris.
Ensuite l’album Divertissements que présente toujours le label Ad Vitam Records : œuvres originales pour hautbois et guitare où le hautbois de Michaela Hrabankova et la guitare de Gabriel Bianco nous livrent leurs secrets.
L’ensemble de quintette à vent Ouranos, vient de rassembler sous le label Nomadmusic et sur un même disque, trois oeuvres : Quatuor à cordes n° 12 de Dvorak, Six Bagatelles de Ligeti et le Quintette op. 43 de Carl Nielsen.
Parmi les enregistrements moins récents, celui de La Voix Humaine de Francis Poulenc, sur des textes de Jean Cocteau, interprété par la soprano Caroline Casadessus, au piano Jean-Christophe Rigaud. Ce disque est le premier enregistrement dans sa version voix / piano. Dans cet album figure également La Dame de Monte-Carlo toujours de Francis Poulens / Jean Cocteau avec les mêmes interprètes.
Pour commémorer le centième anniversaire de l’Armistice de 1918, idFM Radio Enghien a enregistré en live l’Harmonie du Cercle Musical dirigée par Jean-Claude Ganière qui a retenti le 11 novembre dernier à l’église Saint-Germain de Soisy-sous-Montmorency avec le chœur célèbre des soldats – gloire immortelle de nos aïeux extrait de Faust de Charles Gounod.
Remy Franck | 4 décembre 2018
Le pianiste français Tristan Pfaff, né en 1985, interprète sur ce CD les deux cahiers de six « études » chacun du compositeur Karol Beffa. C’est aussi le premier enregistrement de cette œuvre complète, que Pfaff a également jouée publiquement pour la première fois dans son intégralité en 2014.
Ces 12 exquises études de piano ont été composées entre 2000 et 2011 individuellement ou en sous-groupe, en réponse à diverses commandes. Pourtant, elles fonctionnent particulièrement bien comme un cycle. Les six première « Etudes » ont chacune un thème abstrait, et la deuxième série établit en partie des relations avec d'autres compositeurs, Mozart, Debussy ou Ravel.
Les 12 pièces sont conçues dans la tradition du concerto classique, genre utilisé dès le XVIIIe siècle, que Beffa sait transposer dans le présent avec sa langue tonale caractéristique, de manière convaincante.
Leur langage musical concentré est surtout rythmique, parfois élégiaque et calme, mais dans l'ensemble, l'œuvre entière se caractérise par une certaine effervescence, avec des sons souvent bourdonnants, flottants et des couleurs très différentes. Malgré sa forme complexe, la musique reste toujours facile à saisir. Cela vient d'une part de l'esthétique dans laquelle Beffa est toujours engagé, d’autre part de la fluidité qui s’exprime dans un flot de perles de la musique.
Tristan Pfaff interprète ces « Etudes » avec fidélité et une gamme luxuriante de sons. Il s'appuie sur une forte différenciation de la qualité de l’attaque des notes, de sorte que chaque son devient une pierre de mosaïque soigneusement insérée dans la structure immensément vivante de la musique.
Malgré une certaine agitation intérieure, les douze études exquises de Karol Beffa sont une musique vibrante et flatteusement lumineuse et efficace. Les performances de Tristan Pfaff sont agréables et vives. Puisque dans le livret figure une photo montrant Pfaff et Beffa ensemble au piano, nous pouvons supposer que l'interprétation est authentique.
Ferruccio Nuzzo | 5 décembre 2018
Comment parler du génial Karol Beffa à ceux qui, peut-être, ne le connaissent pas, sans énumérer la liste d'innombrables degrés, diplômes, récompenses, reconnaissances, présence, participations... ce n'est pas le lieu pour l'illustrer aujourd'hui, mais je serai de retour dans un autre endroit, je le promets! Je me limite, pour cette fois, à vous parler d'un nouveau CD qui illumine, à travers la virtuosité exaltante de Tristan Pfaff, l'une des œuvres les plus accomplies de Karol Beffa et la plus intéressante, fondamentale, pour piano solo : les douze Etudes. Écrites par Karol dans deux carnets entre 2000 et 2011, ces courtes compositions derrière une apparente linéarité dissimulent une complexité fascinante de développements ont trouvé dans Tristan l'interprète qui, jouant sur les trames et les transparences, parvient à déchiffrer finement, délicatement mais fermement tous les labyrinthes d'une pensée qui n'est pas seulement musicale, mais architecturale, philosophique (pas pour rien que le compositeur est également diplômé en philosophie).
À la fin du programme, trois chorals dans le style de Bach illustrent toute la lumière et la profondeur d'une écriture qui sait s'élever dans sa simplicité. Un CD exceptionnel, à offrir pour ouvrir une porte à de nouvelles dimensions de l'écoute musicale.
Classique, électro, pop : la sélection d'albums à mettre sous le sapin de Noël
Jérémy BERNEDE | 17 décembre 2018
Tristan Pfaff est le pianiste idéal dans cette intégrale des Etudes de Karol Beffa, car ces compositions sont redoutables, d’une virtuosité inouïe, et demandent beaucoup d’intuition, de sensibilité, visitant Ligeti ou Mozart. Rien de mécanique. Le soliste donne à cette traversée vers l’idéal une sorte d’évidence, une générosité émouvante et inspirée.
Douze Études ou l'hommage de Karol Beffa à Ligeti
Agnès SIMON | 11 février 2019
Après En blanc et noir, son enregistrement récent d’improvisations, le compositeur Karol Beffa confie l’intégralité de ses Douze Études pour piano à Tristan Pfaff.
Pour sa première œuvre d’ampleur pour piano seul, Karol Beffa, improvisateur virtuose, choisit la forme de l’étude. Une forme qui permet une expression condensée des choix esthétiques d’un compositeur, mais également dans laquelle la contrainte stimule l’imagination. Pensons à celles de Debussy, par exemple. Ces deux cahiers d’études, composés entre 2000 et 2011 et créés dans leur intégralité en 2014, rassemblent six premières pièces courtes (six minutes et demi maximum) et ramassées autour d’une idée simple, et six autres, souvent plus rythmées, de construction plus complexe, et plus longues.
L’œuvre laisse une impression partagée. La richesse de l’entrelacement des voix, la virtuosité rythmique et la capacité à instaurer un climat de mystère séduisent sans doute. L’interprétation convaincue de Tristan Pfaff y contribue largement. Le pianiste maîtrise une partition difficile, à l’instar des plus fameuses études pour piano du répertoire, restant toujours limpide, même dans les enchevêtrements les plus complexes de voix (études 3 et 7), incisif et percutant (études 5, 8 et 12, saisissantes), ou délicat (études 4 et 6, envoûtantes, évoquant parfois Debussy). Pourtant, l’alternance de ces climats semble parfois redondante et le recours à certaines techniques un peu systématique : rythmes syncopés, descentes chromatiques, mouvement perpétuel. Certaines études, efficaces sur l’instant, résistent moins à une réécoute.
Difficile aussi d’oublier l’admiration du compositeur pour Ligeti, auquel il a consacré une imposante monographie, et à ses Études, objet d’une thèse. Ces études ne laissent d’évoquer les « clouds and clocks » de Ligeti, comme le rappelle d’ailleurs également le livret. Œuvre pour voix de femmes et orchestre, Clouds and clocks évoque par extension deux façons de ressentir le temps, diffuse et continue pour la première, pulsée et rythmée, reposant sur des mouvements perpétuels, pour la seconde. On peut penser au temps strié / temps lisse théorisé par Pierre Boulez. Ainsi, les études 1, 6 ou 7 instaurent-elles un climat contemplatif ou mystérieux, avec des répétitions de motifs chromatiques et répétés, des cascades de notes. Les études 2, 5 ou 10 ont recours aux rythmes syncopés, parfois proches du jazz, à des staccatos véloces (étude 8). Ces types de temporalités peuvent aussi se croiser, comme dans l’étude 3. Il y a donc une forme d’hommage au maître hongrois. La filiation au répertoire ou au jazz pourra peut-être décevoir ou agacer certains. Il reste que ces études posent plus que jamais la question de la place de la mémoire dans la composition, l’intégration du passé dans un univers personnel. En bonus, Trois chorals dans le style de Bach rappellent, s’il était besoin, le goût pour le pastiche d’un compositeur sur le fil entre histoire et création.
Les albums du week-end
Critique Classique | 15/03/2019
De la contrainte de l'étude, Karol Beffa a conservé l'exigence technique. Sans négliger le plaisir de l'auditeur. Ces deux cahiers de six numéros naviguent au gré de nombreux courants, du souvenir de Debussy et Ravel aux échos de Ligeti ou du jazz. Qu'il lisse le clavier comme une mer étale ou en magnifie l'énergie mécanique, Karol Beffa est toujours éloquent. Doigts d'acier, Tristan Pfaff a un toucher de velours.
aubonheurdupiano.com
Frédéric Boucher | 14 mars 2019
Musique contemporaine, Etudes de Beffa par Tristan Pfaff, « Women » par Sofya Melikyan
Si la musique contemporaine est hermétique à beaucoup de mélomanes, c’est un peu parce que nos oreilles ne sont plus en lien avec notre aujourd’hui. L’imagination des créateurs est nourrie du monde dans lequel ils vivent et c’est en cherchant à mettre en adéquation notre présent avec leur inspiration que nous pourrons alors recevoir leurs œuvres avec intérêt et émotion. En 2019, ne peuvent naître dans le cerveau des compositeurs des Concertos Brandebourgeois, des Kreisleriana, des Préludes à l’Après-midi d’un faune... Même si cela peut paraître un peu naïf de le présenter aussi abruptement, mais il est clair qu’il n’est pas possible d’attendre du Bach après Franz Kafka, Max Ernst, Alban Berg, les massacres des deux guerres mondiales et l’horreur des camps de concentration, ni du Schumann après Bertold Brecht, Gustav Klimt, Olivier Messiaen et dans un univers international mondialisé, ni du Debussy après Albert Camus, Henri Dutilleux, Pierre Soulages et à l’époque de l’électronique et des satellites. L’esthétique actuelle, modelée par les évolutions culturelles et les bouleversements historiques n’est forcément plus celle des musiciens d’autrefois.
Karol Beffa est un compositeur qui, au cours des dernières années, a acquis une place de choix dans le monde musical contemporain. Ses études sur Ligeti l’ont certainement influencé à moins que ce ne soit plutôt son instinct musical qui l’ait rapproché du compositeur hongrois. Mais Karol Beffa compose une musique qui lui est très personnelle et les Douze études écrites en 2000 et 2011 sont interprétées ici par Tristan Pfaff avec un sens de l’architecture et un art des couleurs qui font merveille (Ad Vitam records).
Les compositrices Sofia Gubaidulina, Geghuni Chitchyan, Kaija Saariaho et Raquel Quiaro sont, exceptée la première, inconnues du grand public et c’est une excellente initiative que d’avoir regroupé sur un même disque (chez lbs classical) des œuvres de ces musiciennes inspirées, écrites entre 1965 et 2007 et dont la diversité des styles permet de découvrir des univers très variés. C’est Sofya Melikyan qui interprète ces pièces avec une sensibilité poétique et passionnée que j’avais déjà beaucoup appréciée dans son précédent CD (chez et’cetera) consacré à des œuvres de Granados et Mompou.
Ces deux CDs confortent mon opinion que l’interprétation des œuvres contemporaines a beaucoup évolué ces dernières années. Les musiciens de la génération précédente paraissaient envisager la musique récente un peu comme une succession de diapositives dont le lien purement intellectuel échappait quelque peu à l’auditeur. Or, depuis quelques temps, il me semble que les interprètes s’attachent davantage à l’unité narrative – tout en restant très attachées aux jeux de sonorité – et cette conception modifie favorablement notre écoute.
Tristan Pfaff interprète Karol Beffa
Jany Campello | 25.04.2019
Compte-rendu critique récital Tristan Pfaff, Enghien-les-Bains, 13 avril 2019, Chopin, Beffa, Liszt, et CD T.Pfaff/K. Beffa, (1 cd Ad Vitam). Un pianiste, un compositeur. Tristan Pfaff et le compositeur Karol Beffa étaient invités samedi 13 avril, par l’association Pianomasterclub, à l’auditorium de l’école de musique d’Enghien-les-bains. Les douze études de Karol Beffa représentent l’essentiel de son œuvre pour piano. Tristan Pfaff en a créé l’intégralité en juillet 2014, puis les a enregistrées sous le label Ad Vitam (CD paru fin 2018). Ce concert permit d’entendre trois de celles-ci extraites du second cahier, au cœur d’un programme associant Chopin et Liszt.
Une heure de musique avec Tristan Pfaff ne laisse pas sur sa faim: le choix des œuvres, et pas des moindres, et la densité de son jeu ont fait de ce concert un moment intense où l’écoute ne se relâche jamais. Construit comme un triptyque, la Sonate n°2 opus 35, dite funèbre, de Chopin en est le premier tableau. Tristan Pfaff s’y engage avec toute la force de sa sincérité, lui donne souffle d’un bout à l’autre (premier mouvement), dans une tenue cependant qui se refuse à toute effusion démesurée, à l’impudique épanchement, à la prétention d’un pathos par trop démonstratif. Les voix chantent, timbrées admirablement quels que soient les registres (scherzo), sans excès. La main gauche tire du Pleyel des accents sombres, tour à tour voilés ou coulés dans le bronze, qui jamais ne plombent le flux musical, en particulier dans la marche funèbre empreinte d’une grande dignité de ton. Voilà Chopin bien servi par la classe de cet interprète dont les moyens pianistiques que beaucoup pourraient lui envier, demeurent au service de la justesse de l’expression comme de son élégance.
DU CONCERT AU CD… Les trois études de Karol Beffa, volet central, donnent un aperçu de l’homogène diversité des douze études formant le corpus dédié au piano par le compositeur, qui occupent l’espace entier du CD récemment paru chez Ad Vitam. Au côté du pianiste celui-ci se tient assis, comme pour insuffler, au fil des pages qu’il tourne, l’inspiration à son interprète qui la fait sienne. On entend la 7ème, à l’atmosphère méditative, la 10ème « sur le nom d’Auvers », une pièce énergétique qui contraste avec ses alternés rapides, ses scansions rythmiques, ses traits articulés dans l’aigu, et ses vigoureuses octaves montantes à la basse, et enfin la 11ème, dont la référence thématique à la cinquième Valse sentimentale de Ravel nous amène dans un univers arachnéen, mystérieux au départ, qui s’épaissit et s’assombrit en son centre dans le tissu serré de ses canons, et finit énigmatique. Tristan Pfaff en fin coloriste en dessine les espaces et les lignes enchevêtrées avec clarté et subtilité, et déjoue avec le plus grand naturel les difficultés techniques, celles notamment relatives aux écarts et aux déplacements sur le clavier. L’ensemble écouté au disque donne une impression familière, d’à la fois de nouveau et de connu, tant le langage musical est immédiatement intelligible. Karol Beffa ne conçoit pas la création musicale ex nihilo: si le modèle « Ligeti » est omniprésent, il inscrit son écriture dans le fil de ses aînés, Dutilleux, Debussy, Ravel, mais aussi Reich. Cette imprégnation sert la personnalité originale de ce compositeur qui, au-delà de ses « tics » d’écriture, marque incontestablement de son sceau les pages de ces études. Tristan Pfaff, dédicataire de la douzième, la plus redoutable, signe ici un très beau disque où sa sensibilité trouve un heureux terrain d’expression.
Revenons au concert avec le dernier tableau du triptyque: la Réminiscence de Norma de Liszt/Bellini. Tristan Pfaff en traduit l’esprit de bravoure dès les premières minutes et on mesure dans cette pièce aux difficultés innombrables, le talent de ce pianiste et le niveau de sa maîtrise technique. Une interprétation éblouissante mettant en valeur au-delà du pianisme lisztien l’envergure orchestrale, les tessitures vocales, en particulier dans le médium du clavier: il timbre et fait chanter ses pouces comme personne. Quelle éloquence, quelle exaltation dans le jeu! On en est soulevé, tout comme ses mains qui semblent ne plus toucher le clavier, volent au-dessus de lui. Le bis, fugace en comparaison, n’en sera pas moins brillant, avec Étincelles de Moszkowski dans l’arrangement d’Arcadi Volodos.
Credits:
©JB Millot / © Claire Girard