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«Quoi qu’il arrive ma vie est ici» Les immigrantes francophones de l'Île-du-Prince-Édouard se confient sur leur parcours, leur vie loin de leur famille et livrent leur état d'esprit face à la pandémie. Quoi qu'il arrive, le Canada reste leur eldorado.

Article paru le 5 novembre 2020

Temps de lecture : 15 minutes, ou le temps de boire ton café

Grande voyageuse, Amélie Bétus rêvait depuis son adolescence de partir vivre à l’étranger pour «découvrir d’autres cultures» et «se lancer de nouveaux défis». L’enseignante de français saute le pas à 35 ans, avec une seule idée en tête : s’installer au Canada. Pendant deux ans, elle mûrit et prépare son projet. À l’automne 2014, elle débarque avec son fils de onze ans à Charlottetown, un visa de travail en poche pour donner des cours de français à l’Université Sainte-Anne. «J’ai humé l’ambiance insulaire. Le mode de vie tranquille, décontracté, a fait tout de suite tilt, je savais que ça allait me plaire», se souvient la quadragénaire, originaire de l’île d’Yeu en France. «Ma famille n’était pas surprise, ils ont compris ma décision et m’ont encouragée», poursuit-elle.

Amélie obtient sa résidence permanente en 2016, devient citoyenne canadienne trois ans plus tard et reprend ses études avec succès pour enseigner le français dans les écoles de l’Île-du-Prince-Édouard (Î.-P.-É.). Un parcours d’immigration sans embûche que la Franco-canadienne n’idéalise pas pour autant :

«Je mentirais en disant que l’expatriation est facile, ça demande beaucoup de détermination et de capacité d’adaptation. Il y a des moments de solitude, il faut réapprendre les codes culturels».
Amélie Bétus

Après six ans à l’Île, Amélie reconnaît qu’il n’est pas toujours évident de nouer des liens avec les insulaires : «Mon réseau social n’est pas hyper-grand». Mais l’enseignante, qui aimerait explorer d’autres provinces, n’a jamais remis en cause ce qu’elle considère comme son projet de vie. «Il y a beaucoup d’opportunités au Canada, on reconnaît plus facilement ton expérience, on te fait confiance dans le travail», apprécie-t-elle.

Céline Beuvens-Nicaise, elle, n’aurait jamais pensé s’installer au Canada. La Belge, native de Liège, n’est pas une aventurière.

Pourtant, lorsque son mari lui parle d’un nouveau projet de vie de l’autre côté de l’Atlantique, la trentenaire se dit «pourquoi pas, il n’y a pas d’âge pour immigrer». «Mon métier ne me passionnait plus, je ne voulais pas me mettre de barrières et vivre avec des regrets», explique l’ancienne enseignante. La décision est difficile à prendre car Céline a deux enfants issus d’une précédente union. Elle sait que si elle part, ils ne pourront pas la rejoindre immédiatement. Lorsque son ex-conjoint lui donne son accord, c’est le déclic, Céline accélère les démarches pour s’expatrier. Elle décroche un poste d’éducatrice en petite enfance à la garderie francophone de Rustico et obtient un permis de travail fermé. En décembre 2018, elle annonce à ses proches son départ à l’étranger.

«Ils n’ont pas compris, ma mère était dans le déni jusqu’à ce que je lui montre mes valises, je n’ai plus de contact avec ma soeur qui me reproche d’avoir abandonné mes enfants. Je ne pense pas qu’ils viendront me voir un jour», regrette la trentenaire.

En mai 2019, Céline quitte tout pour atterrir à l’Î.-P.-É. avec son mari, loin de ses enfants, restés en Belgique chez leur père. Le couple d’expatriés tombe amoureux de la province. La Belge parle des bonnes surprises dès son arrivée, «les gens accueillants, toujours prêts à donner un coup de main». La francophone, qui «baragouine l’anglais», confie également ses difficultés d’adaptation la première année. «C’est un changement radical, on doit reconstruire notre vie petit à petit, il a fallu que je fasse de grosses concessions, que j’accepte de recommencer en bas de l’échelle, confie Céline. Malgré quelques coups de mou, je n’ai jamais regretté car j’ai vraiment l’impression qu’on peut s’intégrer à l’Île.» Désormais coordinatrice du programme de garde à domicile francophone, Céline va de l’avant et vient de déposer une demande de résidence permanente, incluant sa fille et son fils. L’été dernier, ils ont partagé son quotidien d’insulaire et doivent venir en septembre 2021 pour une année.

En attendant, Céline ne les voit pas grandir. En relation quasi-quotidienne avec eux, elle s’efforce de maintenir des liens forts, de garder bien vivante leur complicité.

Céline Beuvens-Nicaise

«C’est dur, ils n’osent pas toujours me dire ce qu’ils ressentent de peur de me blesser», partage la mère de famille. Elle se souvient encore d’un appel tardif de son fils alors âgé de huit ans. «Il venait d’avoir un accident de voiture et s’était retrouvé dans un fossé d’autoroute à des milliers de kilomètres, j’étais sous le choc», raconte-t-elle, des frissons dans la voix.

Avant de glisser, encore submergée par l’émotion : «C’est la seule chose que je redoute, si un jour il y a un problème plus grave, de santé ou autres, je ne sais pas ce que je ferais».

Malgré tout, Céline reste convaincue que son choix constitue une chance pour ses enfants. «Ils vont apprendre une nouvelle langue, s’ouvrir à d’autres modes de vie, ils ne réalisent pas encore mais un jour, ils me remercieront», assure-t-elle.

Cette opportunité, Khadija Aarab veut également l’offrir à ses deux enfants. En novembre 2017, elle quitte le Maroc, «une vie stable et confortable», direction Charlottetown. Son mari y a décroché un poste d’ingénieur informatique. La trentenaire, qui a perdu ses parents quelques années auparavant et dont la fratrie est éparpillée aux quatre coins du monde, n’hésite pas longtemps avant de déménager à l’Î.-P.-É. «Je me suis dit ‘pourquoi dire non, pour qui je vais rester?’, je dois penser à mes enfants, il ne faut pas rater cette occasion en or pour leur avenir», explique la mère de famille.

Khadija Aarab

La première année, elle se retrouve à la maison avec sa fille. Mais dès octobre 2018, elle travaille comme éducatrice à la garderie francophone l’Île Enchantée, avant de reprendre des études en petite enfance au Collège de l’Île. Désormais résidente permanente et propriétaire d’une maison à Stratford, Khadija profite pleinement de son expatriation.

«Je ne me suis jamais sentie seule, avec l’école, la garderie, les activités communautaires, j’ai fait plein de belles rencontres», affirme Khadija.

Angie Cormier, directrice de la Coopérative d’Intégration Francophone (CIF), elle-même immigrante, confirme : «Quand on a des enfants, l’intégration est plus aisée, on rencontre plus facilement du monde, d’autres parents». Originaire des États-Unis, Angie est arrivée à l’Île par amour. En 1984, elle se marie avec un Acadien et quitte sa Louisiane natale, «les odeurs de bayous et la chaleur réconfortante», les «party» et les «mall», pour poser ses valises en région Évangéline.

«J’ai trouvé ça tellement plate», se souvient la quinquagénaire, qui évoque un atterrissage brutal. C’est un véritable choc culturel et l’Américaine a du mal à trouver ses marques. Elle n’a ni la langue ni les codes.

«Je ne savais rien de l’Île, il y avait tellement d’inconnus et, à l’époque, il y avait peu de gens d’ailleurs», se rappelle Angie qui s'est souvent sentie «laissée de côté» et «seule» pour élever ses deux enfants. Plus d'une fois, elle a broyé du noir, le mal du pays au creux du coeur, mais jamais elle n’a songé à revivre en Louisiane. Ses coups de blues se seraient heurtés à l’incompréhension de ses parents. «Je viens d’une famille traditionnelle, stricte, ils ne m’auraient pas accueilli à bras ouverts, ils m’auraient dit reste où tu es et fais ta place», témoigne Angie, qui a acquis la citoyenneté canadienne il y a une dizaine d’années. Pour compenser, surtout depuis le départ de ses enfants, elle s’investit à fond dans le travail.

Angie Cormier

Être éloignées de ses proches, c’est le plus gros sacrifice consenti par toutes les expatriées rencontrées.

Les mêmes mots reviennent dans leur bouche. «Ma famille me manque, ma tête est toujours un peu avec eux au Maroc», résume Khadija qui souhaiterait y retourner plus souvent. En trois ans, elle n’a pu y aller qu’une seule fois. «C’est trop loin et trop cher», déplore-t-elle.

«C’est frustrant de ne pas être là pour les évènements familiaux, pour soutenir les siens», ajoute Amélie qui s’inquiète de plus en plus pour son père malade. Heureusement, les applications sur internet viennent à sa rescousse. «Mes parents nous appellent tous les dimanches par Skype, pour eux c’est vraiment important de nous voir, ça a été dur d’être séparés de leur petit-fils», raconte la Franco-Canadienne.

La COVID-19 complique tout

La crise sanitaire qui secoue la planète rend la séparation avec les proches plus douloureuse, les kilomètres sont comme multipliés. «Les États-Unis ne m’ont jamais paru aussi loin», observe Angie qui consulte les prix des billets d’avion presque chaque jour. L’attente de revoir sa famille relève du supplice. «Je m’inquiète pour ma fille dans le Mississippi, mes parents en Louisiane, j’ai peur de ne plus jamais revoir mon père de 81 ans qui souffre de problèmes pulmonaires», souffle-t-elle, anxieuse.

Depuis l’accélération de la pandémie, ses journées se scindent en deux : à son quotidien quasi normal d’insulaire s’ajoute un pendant virtuel sur les réseaux sociaux et sites d’actualités, pour suivre l’évolution de la situation aux États-Unis.

Le corps dans son pays d’accueil, l’esprit dans sa contrée d’origine.«Je suis détruite par les nouvelles», confie l’Américano-Canadienne, tiraillée entre deux mondes.

«Ça n’a jamais été aussi dur de trouver ma place, poursuit-elle. J’aime le Canada, l’Île, mais je ne sais pas si un jour j’aurais le sentiment que c’est mon chez moi, c’est contradictoire car je n'ai pas non plus le goût de vivre aux États-unis».

Le vertige arrive aussi quand Amélie pense à ses proches restés dans l’Hexagone. «Ça me touche de plein fouet, je suis forcément angoissée, surtout que je ne sais pas quand je pourrai les revoir», dit-elle. Avant d’ajouter : «Je vis au jour le jour, j’essaie de ne pas y penser». Khadija, qui n’a jamais autant suivi l’actualité marocaine, partage cette inquiétude tout en essayant de relativiser la distance. «Même si on était au Maroc, notre présence ne changerait rien, les restrictions de sortie nous empêcheraient d’être auprès de notre famille», rationalise-t-elle. En cette période d’incertitude, toutes restent ultra-connectées à leur pays d’origine. Via les réseaux sociaux, le téléphone, WhatsApp ou les courriels, elles prennent des nouvelles de leurs proches le plus souvent possible.

Justine Leporho, elle, a carrément débarqué à l’Île en pleine pandémie de COVID-19. Muni d’un permis Vacances-Travail, la jeune française franchit la frontière le 5 mars 2020.

Justine Leporho

Quelques semaines auparavant, l’ingénieure en agronomie a décroché un emploi dans l’industrie aquacole. «Tout s’est bien goupillé, la paperasse, l’immigration jusqu’à la COVID mais ça ne m’a pas freinée. En France, mon travail ne me plaisait plus, aucune attache ne me retenait», témoigne la fille d’expatriée, qui a passé sa vie à déménager. Elle se souvient encore de son premier jour à Charlottetown où elle a enchaîné les démarches administratives, «juste à temps». Trois jours plus tard «tout fermait», suite à l’apparition du premier cas dans la province.

«Le confinement a rendu l’intégration plus difficile, les rencontres plus compliquées, les gens sont plus sur la réserve, il n’y a pas d’évènement ou d’activités culturelles», reconnaît Justine, qui a dû passer trois mois dans une auberge de jeunesse avant de trouver une colocation.

Dès lors, que faire? Partir ou rester? Aucune n’envisage de quitter son pays d’adoption.

«Quoi qu’il arrive ma vie est ici», affirme Amélie qui a le sentiment d’être «chez elle» au Canada.

«Je ne m’imagine plus du tout vivre en Belgique», abonde Céline, consciente qu’elle ne pourra pas retourner dans son pays natal avant longtemps.

Khadija préfère «laisser faire les choses» et ne fait pas de plan pour l’avenir. «Ma fille a ouvert les yeux ici, pour elle, c’est sa vie, si on retourne au Maroc, ce sera un défi», explique-t-elle.

«On ne peut rien y faire, qu’on soit ici ou ailleurs, ça ne change rien», conclut Justine qui se verrait bien passer sa vie à l’Île. À peine arrivée, la Française a déposé une demande de résidence permanente. Quoi qu'il arrive et quelle que soit la distance, pour toutes, le Canada reste leur eldorado.

Marion Pauzier

Malgré le rêve canadien, l’appel du retour est parfois plus fort et certaines immigrantes francophones préfèrent rentrer dans leur pays d’origine, à l’image de Marion Pauzier. Un choix qui n’est jamais simple.

Après deux ans d’expatriation à l’Î.-P.-É., Marion décide de rentrer en France en septembre 2019, écourtant son permis Vacances-Travail.

«Je ne l’avais pas vraiment prévu, je comptais même demander ma résidence permanente», se souvient la jeune française.

Au niveau personnel, elle est parfaitement intégrée à l'Île. «Je n’ai jamais rencontré des gens aussi accueillants, j’ai créé des liens d’amitié forts», assure-t-elle. Mais dans sa vie professionnelle, elle ne s’y retrouve pas. Elle enchaîne les contrats dans les organismes communautaires francophones, loin de sa formation initiale de journaliste sportive.

«Ce n’était pas ce que j’avais envie de faire, ça ne me motivait plus, j’avais le moral à l’envers», explique Marion.

Elle commence à se sentir prise au piège d’une Île isolée, à 5000 kilomètres et 48 heures d’avion de la France. «Au début, je ne culpabilisais pas vis-à-vis de ma famille mais au bout d’un moment je me suis dit que si il y avait une urgence, je ne pourrais pas rentrer», témoigne-t-elle.

Un jour, «pendant une seconde», l’expatriée pense à revenir en France. C’est la seconde de trop, arrive le moment où elle ne pense plus qu’à ça.

«Ça a été une décision compliquée à prendre car vivre au Canada a toujours été mon rêve et j’étais heureuse dans ma vie privée», partage Marion. À ses yeux, le plus dur a été de l’annoncer à ses proches, au Canada comme en France. «Ma famille a été très compréhensive, ils m’ont accompagnée dans mon choix et ne m'ont pas mis la pression», apprécie la jeune femme.

Psychologiquement, se replonger dans son pays d’origine a été brutal pour Marion. Elle n’irait pas jusqu’à parler de choc culturel inversé, mais «ce n’est pas le retour que j’imaginais», dit pudiquement la jeune femme. «Quand je suis rentrée, j’étais hyper-contente mais il m’a quand-même fallu un peu de temps, je n’étais pas dans le meilleur état d’esprit, ma santé mentale était fragile», confie-t-elle.

Les difficultés ne se résument pas aux tracasseries de l’administration française, Marion se heurte aussi à la situation économique dans l’Hexagone. Sans source de revenu, elle retourne vivre chez ses parents et se met en quête d’un travail dans la communication.

Elle s’acharne, envoie des milliers de CV. Rien ne mord.

Jour après jour, elle voit ses candidatures refusées et ses espoirs d’insertion professionnelle s’éloigner. Son horizon se brouille parce qu’elle n’a pas le diplôme qu’il faut, son expérience au Canada ne suscite pas l’intérêt. Au bout de trois mois, à défaut de rentrer sur le marché du travail, elle décide de reprendre des études en marketing et dégote un boulot alimentaire pour financer sa formation. «Je ne regrette rien, ce sont de nouveaux défis et je prend plaisir à retrouver la France», affirme Marion qui s’estime chanceuse.

«J’ai beaucoup d'amis qui ont vécu à l’étranger et comprennent ce que je vis.»

Un an après son départ, le Canada lui manque toujours. «C’était l’expérience la plus enrichissante de ma vie, je ne la raye pas de la carte, au contraire, je sais que j'y retournerai, un jour», souligne-t-elle.

Texte, photos et vidéo : Marine Ernoult

Féminins PluriElles est un projet d’Actions Femmes, l’organisme qui représente les femmes acadiennes et francophones de l’Île-du-Prince-Édouard. Ce projet de sensibilisation vise à montrer toute la diversité des femmes qui composent notre communauté et à partager leurs réalités et leurs défis.

Plus d’info : afipe.ca

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Marine Ernoult
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