Loading

Parler français, «C'est ma richesse» Des femmes francophones de langue seconde de l’Île-du-Prince-Édouard nous dévoilent leur goût, et parfois leur angoisse, de parler français. Entre espoirs et inquiétudes, elles partagent leur vision du bilinguisme à l’Île.

Article paru le 11 décembre 2020

Temps de lecture : 15 minutes, ou le temps de boire ton café

«Ça me hante, je ne me sens pas le droit de dire que je suis francophone, je n’ai pas le sentiment d’être à la hauteur». Cachée derrière son large sourire, Karla Bernard a peur de parler français. Une crainte paralysante de faire des fautes de grammaire et de syntaxe. Une angoisse panique qu’on juge sa manière de s’exprimer. «Je me mets une telle pression pour faire des phrases parfaites, je vis une crise de confiance avec la langue», plaisante la députée verte de Charlottetown-Victoria Park. La quadragénaire, originaire de Summerside, a appris le français en école d’immersion. À la maison, personne ne le parlait. Car sa mère, acadienne, fait partie de la génération qui a perdu la langue.

«Elle a voulu me donner la chance de l’apprendre, elle me disait que c’était dans mon sang», raconte Karla qui la revoit encore voulant l’entendre parler français, «même si elle ne comprenait pas, juste parce qu’elle trouvait ça beau».

Pendant douze ans, Karla tisse un lien indéfectible avec la langue française, un apprentissage difficile au milieu des pièges de l’orthographe et des règles de conjugaison. «C’était un défi mais je n’ai jamais voulu arrêter, j’étais animée d’une telle persévérance, se rappelle-t-elle. Ma mère était tellement fière de moi et tout le monde me disait que ça m’aiderait à trouver un emploi.» Surtout, Karla se souvient des voix de ses grands-parents maternels, un couple d’Acadiens francophones, qui ont bercé les fêtes de famille de son enfance.

Elle se souvient de leur maison «acadienne où on se sentait bien», des photos d'ancêtres au mur, de l’odeur des biscuits de sa grand-mère. Elle se souvient du jour où elle leur a demandé : «Comment on rigole en français?»

Mais après tant d’années, un baccalauréat en français à l’Université de l’Île-du-Prince-Édouard (UPEI), un an à Moncton où elle pratique la langue d’Antonine Maillet tous les jours, dix ans comme enseignante en français de base puis en immersion dans les classes de la province, Karla ne s’est jamais sentie légitime. Quand elle donnait des cours en immersion, elle avait l’impression d’être «une imposture». «Je ne pouvais pas m’exprimer comme je voulais, que ce soit réel ou non, c’était une barrière pour moi», raconte-t-elle.

Karla Bernard

Ce n’est que l’été dernier, à 43 ans, qu’elle a pleinement embrassé la langue française. «J’étais à la plage avec un cousin francophone et j’ai eu la conversation la plus à l’aise de ma vie en français. Quand je ne connaissais pas un mot, j’étais sereine, je changeais tout simplement en anglais», témoigne Karla. Avant d’ajouter :

«Je me suis dit ‘si je suis si à l’aise c’est parce que je suis acadienne, c’est ma richesse’».

Sur cette plage, pour la première fois, la Prince-Édouardienne a véritablement eu le sentiment d’être Acadienne. Elle a pris conscience de son héritage et de sa culture. «C’est comme une lumière qui s’est décillée dans ma tête», confirme-t-elle.

La peur ne s’est pas envolée du jour au lendemain. Mais Karla est résolue à donner «plus de liberté à la francophone» qui est en elle. La députée veut saisir toutes les occasions pour parler davantage, y compris dans l’enceinte de l’assemblée législative.

Chez elle, quand elle est seule, elle s’invente des monologues en français, loin du regard des autres. Elle écoute Lenny Gallant, dont les chansons lui procurent beaucoup d'émotions. Elle se blottit dans la langue de ses ancêtres et le français se conjugue à ses sentiments. «Pour moi, c’est la passion, l’amour, la beauté mais au fond de moi, j’ai toujours cette crainte de m’exprimer, souffle Karla. Je suis un corps pétri de contradiction.» Quand elle songe à ses deux enfants, à leur tour en immersion, elle craint de leur transmettre ses propres inquiétudes, sa nervosité des mots justes.

Rachelle Gauthier souffre aussi d’insécurité linguistique, «presque tous les jours».

«Je peux avoir confiance, je suis capable de faire des présentations devant des groupes mais ça reste à l’intérieur de moi, mon accent, mes erreurs», confie la professeure adjointe à la faculté d’éducation de UPEI.

Elle évoque des remarques sur son accent, des francophones qui continuent en anglais alors qu’elle veut parler français.

«Ça fait partie de ce discours du français standard, alors que tous les accents sont merveilleux, c’est le renouveau de la langue», plaide la quadragénaire, née dans une famille d’Acadiens anglophones à Summerside.

Rachelle Gauthier

Elle a bénéficié des premiers programmes d’immersion à la fin des années 1970. «Mes parents l’ont vu comme une chance pour moi d’apprendre une nouvelle langue. Ils savaient que le français faisait partie de leur héritage, partage Rachelle. Mais, à cause de l’assimilation, ils n’ont pas vraiment compris le lien avec le fait d’être Acadien. C'était caché, on n’en discutait pas à l’époque.» Durant douze ans, elle excelle à apprendre la langue de l’autre, celle du groupe minoritaire.

En dehors des salles de classe, elle vit uniquement en anglais, en famille, avec ses amis. Être Acadienne ne signifie rien, elle entend à peine le mot à la maison. Quand elle regarde vers son enfance, son identité acadienne lui apparaît en pointillés à travers ses années en immersion, des commentaires dans sa famille, des coutumes ici et là.

«C’était en-dessous de la surface, tout autour de moi sans être là», raconte Rachelle. Quand elle a douze ans, son grand-père acadien lui demande avant de mourir de ne jamais oublier son français. «Je n’ai pas compris ce qu’il voulait dire à ce moment-là, juste qu’il était fier», se rappelle-t-elle.

La Prince-Édouardienne continue cependant de forger sa complicité avec le français, intime et rigoureuse, et poursuit ses études à l’université de Moncton. De retour à l’Île, elle devient enseignante d’anglais langue seconde puis directrice de l’école française Saint-Augustin à Rustico jusqu’en 2014. En parallèle, elle reprend le chemin des études à UPEI. Sa maîtrise porte sur les jeunes qui vivent en français à Charlottetown dans un climat anglophone dominant.

À 30 ans, son travail universitaire sonne comme un déclic, elle prend enfin conscience qu’elle est Acadienne. «J’ai réalisé que j’aurais pu être francophone, je suis passée par un moment de deuil, je me demande encore comment je n’ai pas pu voir ça avant», lâche Rachelle.

Aujourd’hui, le français la lie plus que jamais à son héritage acadien mais aussi à son assimilation culturelle et linguistique. Désireuse d’éclairer son histoire personnelle, l’universitaire a poursuivi ses recherches avec une thèse sur les jeunes ayant des racines francophones qui vivent dans des familles anglophones.

Ses nombreuses années de recherche ont permis à Rachelle de mûrir son identité. Elle se dit franco-parlant de haut-niveau, mais ne se voit ni francophone, ni anglophone. Elle se sent dans une «zone grise au milieu».

«Un interstice culturel où je puise dans les ressources culturelles et linguistiques des deux côtés pour me créer une identité multiple qui change selon le contexte, explique la professeure. Beaucoup de Prince-Édouardiens et de Canadiens vivent cette situation.»

Selon la spécialiste, cet interstice apparaît lorsque deux langues sont en contact. Car en milieu minoritaire, l’identité n’est pas confirmée par la société, elle est constamment en négociation «avec tous les bords».

Rachelle Gauthier

L’Acadienne refuse de tracer une ligne de démarcation entre francophone et anglophone. Alors que la perception de «deux camps opposés» est profondément ancrée dans la société, organisée autour de deux solitudes linguistiques, «la zone grise est un lieu de résistance qui va à l’encontre de ce rapport de force», analyse Rachelle.

«Une manifestation identitaire qui permet de bâtir des liens solides et de voir les anglo-parlants comme des alliés et non des adversaires», ajoute la chercheuse. Elle-même mariée à un anglophone, Rachelle a choisi de mettre sa fille à l’école française. «Mais je ressens une pression sociale pour lui parler français, ce n’est pas correcte», observe la mère de famille.

Jane Ledwell, elle, profite de la moindre opportunité pour parler français. «C’est ma responsabilité comme membre du groupe linguistique majoritaire de faire l’effort, et ce, malgré mes fautes», souligne la directrice du Conseil consultatif de l'Î.-P.-É. sur la condition de la femme.

«Il y a trop de pression sur les francophones pour s’accommoder aux besoins des anglophones. La dynamique de pouvoir est trop déséquilibrée entre les deux groupes», poursuit la Prince-Édouardienne.

Au fil du temps, l’écrivaine a appris à mettre son orgueil de côté. «Il faut accepter de faire des sacrifices, laisser de côté le privilège de parler facilement et de tout comprendre», insiste-t-elle, animée d’un profond respect envers la langue française.

Jane Ledwell

À courir après les mots qui s’envolent, Jane s’épuise. Certains jours elle n’y arrive tout simplement pas, mais elle n’a jamais renoncé. Pour lutter contre l’oubli, elle se force à écouter et lire les nouvelles en français. Car elle refuse de se priver de cette ouverture d’esprit, de cette vision du monde différente.

Originaire de Springvale dans le comté de Queens, Jane n’a aucune ascendance francophone. C’est l’atmosphère du cocon familial qui l’a ouverte au français. Son père, professeur d’université, aimait la compagnie des langues.

«Le français, c’est certains mots de mon enfance. Jusqu’à mes dix ans, j’étais persuadée que chapeau était un mot anglais», raconte-t-elle.

Quand la possibilité s’est présentée, ses parents l’ont naturellement inscrite en immersion. À douze ans, elle découvre le français et ne le quittera jamais. C’est son premier enseignant qui lui donne le goût de la langue. «Il nous enseignait la culture, les chansons acadiennes, ça fait toute la différence», témoigne la quadragénaire.

À l’université, au Nouveau-Brunswick, l’écrivaine s’intéresse à la littérature française et quand elle revient à l’Île, elle travaille sur des projets bilingues. Aujourd’hui, Jane se présente modestement comme une «élève de langue seconde», «juste une personne qui essaie d’être bilingue». À son grand regret, ses deux enfants ne parlent pas français. «Ça me brise le coeur mais l’immersion ne fonctionne pas pour eux», glisse la mère de famille.

Les femmes rencontrées sont unanimes, pour créer plus de ponts entre les deux communautés, davantage d’anglophones doivent parler français. Car actuellement au Canada, 46% des francophones sont bilingues contre 9% des anglophones.

«Il ne faut pas demander à nos jeunes ‘Veux-tu apprendre le français?’, c’est trop intimidant, prévient Karla. Il faut leur expliquer ce qu’est une langue, pourquoi c’est important, leur dire qu’il y a des emplois à la clé.» Un avis partagé par Jillian Kilfoil : «Apprendre le français, oui, mais pour quelles raisons? On a besoin d’une stratégie pour donner envie aux adolescents.»

Jillian Kilfoil

La directrice du Réseau des femmes de l’Î.-P.-É. évoque également la crainte des anglophones d’aller à des événements communautaires francophones, la «gêne».

«C’est comme un mur invisible, on se crée des barrières, on se sent coupable de ne pas mieux parler», observe Jillian qui s’identifie comme «anglophone bilingue et francophile».

C’est grâce à douze ans d’immersion que la Prince-Édouardienne, d’origine irlandaise, maîtrise le français. Ses parents, tous deux enseignants, ont voulu lui donner des chances supplémentaires pour sa carrière.

«Être bilingue est un atout dans le monde professionnel, confirme Jillian. C’est aussi une force pour mieux comprendre l’histoire, la culture, la vie politique au pays.»

Après des études supérieures en Nouvelle-Écosse, la jeune femme travaille pour le programme bilingue Katimavik puis vit quatre ans à Montréal. «M’immerger dans la réalité francophone canadienne m’a vraiment motivé et donné confiance», explique la trentenaire. Depuis, elle emporte le français partout avec elle, il habite même ses rêves. «J’adore certains mots que je n’hésite pas à utiliser dans des conversations en anglais», dit-elle.

Juanita Lewis, elle aussi, a toujours trouvé le français «cool». «C’est une chance d’avoir un autre regard sur les choses, d'autres points de vue», apprécie la quadragénaire dont les ancêtres viennent du Royaume-Uni. Originaire du Nouveau-Brunswick, elle emménage à Summerside à douze ans où elle suit sa scolarité en immersion, avant d’intégrer l’université de Moncton. De retour à l’Île, elle travaille pour la communauté francophone mais n’ose pas participer à ses événements.

Juanita Lewis

«Je pensais que ça n’était pas pour moi et puis, un jour, j’ai rencontré quelqu’un qui m’a dit ‘viens’, ça prend juste quelqu’un pour y aller», partage Juanita qui apprécie l’ouverture et la compréhension des francophones de l’Île, «habitués à entendre des fautes».

Désormais technicienne de bibliothèque pour le gouvernement provincial, Juanita est parfois inquiète à l’idée de perdre son français. «Je cherche plus mes mots mais mes souvenirs d’enfance reviennent vite, quand je suis trop rouillée, je lis 15 minutes en français chaque jour», raconte celle qui se qualifie d’«anglophone avec comme deuxième langue le français».

Des barrières pour devenir bilingue

Les Prince-Édouardiennes interrogées s’accordent sur la solution : l’éducation. «Quand on sait que 79% des anglophones bilingues au Canada apprennent le français à l’école, c’est essentiel, il faut améliorer l’accès au programme de langue seconde», plaide Rachelle. «C’est un défi, il y a encore des barrières pour devenir bilingue. Ce n’est pas forcément la faute des anglophones», complète Jane. Face à une forte demande, les écoles de l’Île sont confrontées à un manque de places et d’enseignants en immersion et en français de base.

«Nous devons réussir à intéresser des franco-parlants de langue seconde au métier d’enseignant, souligne Rachelle. Ils se disent qu’ils ne peuvent pas le faire parce que ce n’est pas leur langue maternelle mais c’est faux, il faut les encourager.»

De leur côté, Karla et Jillian appellent à faire évoluer les méthodes d’enseignement. «À l’école, j’étais un peu dégoutée car c’était surtout basé sur la mémorisation, même si on ne comprenait rien, déplore Jillian. Ça m’a donné des bases mais peu de connaissances pratiques pour utiliser le français dans la vraie vie.»

Karla abonde : «Il faut organiser des activités culturelles, des échanges linguistiques, pour montrer aux jeunes que le français est vivant en dehors des salles de classe».

Conscientes des menaces qui pèsent sur la langue française, de l’emprise «terrifiante» de l’anglais, selon les mots de Karla, elles restent confiantes.

Jillian garde espoir quand elle voit la nouvelle génération de parents qui met de plus en plus ses enfants en immersion ou dans les écoles françaises. «Les familles anglophones et francophones se rencontrent et les cultures interagissent de plus en plus, les mentalités changent», renchérit Juanita. Jane appelle également à plus de services en français. Avoir plus de réunions dans les deux langues, plus d’élus bilingues, entendre plus de discours en français, «c’est ce qui fera la différence, ce qui normalisera le français». «On doit continuer à oeuvrer pour maintenir le français, avoir deux langues, c’est une richesse extraordinaire», conclut Jillian.

De nombreux francophones qui vivent au Canada et à l’Î.-P.-É. se sentent jugés sur la qualité de leur français ou leur accent. Ils souffrent d’un mal qu’on appelle l’insécurité linguistique.

Autrement dit, ils ne se sentent pas légitimes à parler car pour eux le français de France reste souvent la référence. «Les attentes envers les personnes bilingues sont trop élevées, elles sont équivalentes à celles envers les personnes unilingues», regrette Rachelle Gauthier.

L’universitaire évoque une «idéologie linguistique» qui nuit à la francophonie. «En promouvant une seule façon d’exister en tant que francophone, on divise la communauté».

Elle appelle à faire évoluer un discours qu’elle juge inadapté au monde d’aujourd’hui. «Avec la mondialisation et l’immigration si importante, il faut valoriser la diversité d’accents», insiste-t-elle. La spécialiste invite également à changer de vocabulaire et prend l’exemple du mot francophile.

«On l’utilise à tord et il crée une hiérarchie entre ceux qui ont le français pour langue maternelle et ceux qui l’ont appris à l’école», déplore-t-elle.

Rachelle préfère employer le terme franco-parlant pour «valoriser la contribution de chaque locuteur à la communauté francophone».

Texte, photos et vidéo : Marine Ernoult

Féminins PluriElles est un projet d’Actions Femmes, l’organisme qui représente les femmes acadiennes et francophones de l’Île-du-Prince-Édouard. Ce projet de sensibilisation vise à montrer toute la diversité des femmes qui composent notre communauté et à partager leurs réalités et leurs défis.

Plus d’info : afipe.ca

Created By
Marine Ernoult
Appreciate