Alors que la France sort d'une longue période électorale (Présidentielle puis Législatives), que la guerre continue en Ukraine, quel est l'état des démocraties, en France mais aussi en Europe ? Quels sont les défis et les enjeux auxquels font face les démocraties ? Décryptage de nos experts.
Dossier réalisé en avril 2022
SOMMAIRE
La démocratie : un idéal autant plébiscité que contesté
Entretien avec Arnauld LECLERC, professeur de sciences politiques à Nantes Université, titulaire de la chaire Jean Monnet Télos, Ethos, Nomos Europa et responsable de la mission démocratie universitaire à Nantes Université.
Quels défis pèsent sur notre démocratie ?
La démocratie est avant tout un idéal, assis sur les principes d'égalité, de liberté et d'autogouvernement. Ce processus de réinvention permanente est aujourd'hui challengé par l'actualité sanitaire et surtout ukrainienne. Dans cette situation de crise aigüe, la campagne présidentielle est reléguée au second rang. Cela pose un problème majeur car le moment décisif d'une démocratie représentative n'est pas le vote mais la campagne qui le précède. Ce temps d'appropriation collectif permet à chacun de se renseigner, d'échanger des arguments, de juger le président sortant et d'accepter les choix d'orientation majeurs de la société. La démocratie est une forme d'intellectualisation de la dispute sociale qui contribue notamment à éviter la violence.
La campagne construit la légitimité, tandis que le vote construit la légalité. Dans une élection sans débat public, la légitimité à agir pour un président serait proche de zéro. Le risque est là aujourd'hui, avec une campagne escamotée par la crise ukrainienne, une candidature du président sortant la plus tardive possible et des interventions médiatiques limitées. Cette situation brouille les cartes.
Pourrait-on assister à la fin du traditionnel bipartisme droite-gauche ?
Nous assistons assurément à une transformation profonde de la scène politique française. Les partis politiques ont classiquement trois fonctions : fabriquer des dirigeants, être des arènes de débat et des outils de socialisation des individus à la politique. Les deux grands partis gouvernementaux (Parti Socialiste et Les Républicains) ont encore des dirigeants locaux puissants mais ils ne forment plus de candidats nationaux crédibles. Des partis comme LREM (La République en marche) et LFI (La France Insoumise) sont de pures écuries présidentielles sans ancrage local.
Paradoxalement, seul le RN (Rassemblement National) conserve toutes les fonctions classiques, y compris la formation d’élus locaux. Après cette présidentielle, il faut s’attendre à une restructuration du paysage politique, très difficile à imaginer à ce jour.
"Les jeunes sont en recherche de nouvelles formes de concrétisation de la démocratie"
Comment évolue la confiance dans la vie démocratique ?
Depuis près de vingt ans, les travaux en sciences politiques soulignent un paradoxe de la démocratie : ses valeurs et ses idéaux sont plébiscités mais sa concrétisation (élus, partis, élections, institutions…) est contestée. Nous pouvons aujourd'hui parler d'une crise de la démocratie représentative, dont l'abstention est un indicateur fort.
Depuis les années 1980, la faible participation électorale des jeunes traduit aussi une forte défiance envers la démocratie sous sa forme actuelle. L'engagement des jeunes est aujourd'hui moins électoral ou partisan. Ils sont en recherche d'actions concrètes et immédiates et sont prêts à s'engager fortement sous d'autres modalités, comme dans le cadre des marches pour le climat. Le rapport de la jeunesse à la politique évolue, tout comme le poids des grands médias qui décline au profit des réseaux sociaux. Cette transformation de l'espace public s'accompagne de l'arrivée de nouveaux canaux aux effets plus émotionnels, souvent vecteurs d’une polarisation ("flaming effect").
[VIDÉO] Arnauld LECLERC - Médias et fabrication de l'opinion politique (février 2018)
Comment la démocratie participative se réinvente-t-elle et s'adapte-t-elle à son époque ?
À l'instar de la Convention citoyenne pour le climat, des expérimentations de délibération sont menées à l'échelle des États, des régions, des communes... En Écosse par exemple, les citoyens sont invités à déposer en ligne des "propositions citoyennes pour une résolution parlementaire". Aux États-Unis, il existe le référendum révocatoire (recall). Cette procédure permet aux citoyens de mettre fin au mandat de leurs élus. Elle a notamment contribué à l'élection d'Arnold Schwarzenegger.
Des outils numériques sont aussi déployés pour encourager le contrôle et les contributions citoyennes, comme dans le cas de l'élaboration du projet de loi pour une République numérique. Testés par des pays, repris par d’autres, ces nouveaux dispositifs démocratiques visent l’implication plus grande des citoyens et la prise en compte d’une parole profane lors de la prise de décision. Ils témoignent de l’inventivité de la société et d’une dynamique d’innovation démocratique jamais achevée.
Pour aller plus loin
- Article - "Du mot au concept. La démocratie comme intellectualisation de la dispute sociale" ; Arnauld LECLERC ; "L’aventure démocratique" ; B. BRUNETEAU et G. CHATON ; PUR ; 2017 (Portail HAL)
- Ouvrage - Principes du gouvernement représentatif ; Bernard MANIN ; 2019 ; Flammarion
- Ouvrage - La démocratie athénienne à l'époque de Démosthène ; Mogens H. HANSEN ; 2009 ; Eyrolles
- Vidéo - Arnauld LECLERC - L'espace public en action : démocratie du public et émergence des problèmes publics (Webtv Nantes Université)
L'abstention, cet indicateur de la santé démocratique
Entretien avec Jean RIVIÈRE, maître de conférences à Nantes Université, membre du laboratoire Espaces et Sociétés (ESO), spécialiste de géographie électorale.
Comment expliquer le phénomène de l’abstention électorale ?
L’un des premiers facteurs explicatifs est avant tout la non-inscription ou la mal-inscription sur les listes électorales. Les travaux de Céline Braconnier et Jean-Yves Dormagen montrent qu’en 2017 un quart de la population électorale potentielle était non-inscrit ou mal-inscrit. Si les premiers ne sont sur aucune liste électorale, les seconds sont bien inscrits mais à une autre adresse que celle de leur résidence principale.
Nous constatons également que l’abstention est élevée dans les espaces où les personnes sont les plus mobiles, comme les villes qui comptent une forte proportion d’étudiants. Ces derniers ne sont souvent pas inscrits là où ils vivent mais chez leurs parents. L’abstention peut également s’expliquer par l’intérêt pour la politique qui est très inégalement distribué en fonction des groupes sociaux. Cet intérêt augmente généralement avec le niveau de diplôme ou les positions socioprofessionnelles - il est plus fort chez les cadres par exemple – et avec l’âge.
Quelles sont les conséquences de l’abstention ?
La question de l’abstention est décisive : si le niveau de participation est différent d’un groupe social à l’autre, les résultats seront au bénéfice des candidats qui ont dans leur coalition électorale les groupes sociaux qui participent le plus. À ce jeu-là, on peut imaginer que Valérie Pécresse (LR) et Emmanuel Macron (LREM) sont favorisés, à l'inverse de Jean-Luc Mélenchon (LFI), qui a une coalition électorale hétérogène et jeune, ou de Marine Le Pen (RN) qui a un électorat très populaire. Une abstention élevée, associée à un score serré, peut aussi être synonyme de mal-élection. C’est alors la légitimité de la démocratie représentative qui est bousculée.
"Certains groupes sociaux ne se reconnaissent pas dans l’institution électorale"
Comment mobiliser les citoyens les moins intéressés par la politique ?
Pour compenser et mettre en mouvement les milieux les plus jeunes et populaires il faut des campagnes de haute intensité, ce qui n’est pas le cas pour ces élections présidentielles. L’histoire nous montre également que, dans les années 1960-1970, les classes populaires étaient mobilisées car elles avaient des collectifs de socialisation – associations, syndicats… - qui encourageaient leur participation. Elles avaient également certains partis qui leur ressemblaient, notamment le PCF (Parti communiste français), avec des représentants et élus eux-mêmes issus des milieux populaires. Les ouvriers représentent 20% de la population active mais l’Assemblée nationale n'en compte actuellement aucun. En revanche on dénombre 147 députés cadres d’entreprise et 151 députés cadres de la fonction publique ou professions intellectuelles.
On peut donc comprendre que certains groupes sociaux soient relativement désabusés vis-à-vis de l’institution électorale dans laquelle ils ne se reconnaissent pas. À Nantes par exemple, dans certains quartiers populaires de grands ensembles, l’abstention a atteint 80% lors des élections municipales de 2020. Choisir des représentants qui ressemblent davantage aux composantes des quartiers populaires est un défi d’importance pour les partis politiques.
Pour aller plus loin
- Ouvrage - La démocratie de l'abstention, Cécile BRACONNIER et Jean-Yves DORMAGEN ; 2007 ; Folio Gallimard
- Ouvrage - L’Illusion du vote bobo : configurations électorales et structures sociales dans les grandes villes françaises, Jean RIVIÈRE ; PUR
- Nantes, un bastion socialiste partagé entre les votes Macron et Mélenchon ; Jean RIVIÈRE, Christophe BATARDY ; 2017 (portail HAL)
- L'Atlas social de la métropole nantaise (portail web)
- Tribune - "L’abstention n’est pas qu’un problème périphérique" ; Jean RIVIÈRE (Libération - 6 avril 2022)
"Les valeurs démocratiques de l’Union européenne se portent bien"
Professeur d’histoire contemporaine à Nantes Université, membre du Centre de Recherches en Histoire Internationale et Atlantique (CRHIA), spécialiste de géopolitique, Jenny RAFLIK-GRENOUILLEAU analyse la réponse des démocraties européennes à la crise ukrainienne et les possibles conséquences du conflit. Elle évoque également les liens entre liberté d’expression et violence politique.
Que révèle la crise ukrainienne concernant la démocratie et les valeurs européennes ?
Globalement, les valeurs démocratiques au sein de l’Union européenne se portent bien et semblent même renforcées par la crise ukrainienne. Contrairement à ce que l’on a pu vivre lors des conflits mondiaux du XXe siècle, les démocraties européennes font face à la violence belliqueuse en recherchant des modes d’action alternatifs à la réponse militaire, tels que les sanctions financières. Cependant, c’est aussi l’existence de la dissuasion nucléaire qui rend possible une réponse de ce type.
Depuis un certain temps, en raison de la présence de l’arme nucléaire, nous sommes en effet entrés dans une nouvelle forme de "guerre froide" qui prend des dimensions à la fois économiques, culturelles et technologiques ("cyberguerre"), comme l’explique Thomas Gomart dans son livre Guerres invisibles. Nos prochains défis géopolitiques. Le conflit en Ukraine apparaît ainsi comme une guerre "chaude" dans ce contexte de "guerre froide", à l’exemple de nombreux conflits ouverts de la fin du siècle passé.
L’un des autres aspects notoires de cette crise militaire et humanitaire, c’est qu’elle génère un mouvement de solidarité très important dans les pays européens, sans doute parce qu’elle se déroule aux portes de l’Europe. Pourtant, les effets de ce conflit ne sont pas moins importants que ceux engendrés par d’autres crises, comme celle du Yémen, qui a aussi de graves répercussions humanitaires et commerciales.
"Le conflit ukrainien débouchera sans doute sur un approfondissement fonctionnel de l’Union européenne"
Comment le fonctionnement de l’UE pourrait-il être impacté à long terme par la guerre en Ukraine ?
Ce conflit débouchera sans doute sur une profonde rénovation politique de l’Union européenne et une évolution de ses priorités, à commencer par son approfondissement fonctionnel qui pourrait passer au premier plan. L’Ukraine, lorsqu’elle ne sera plus touchée par la guerre, pourrait aussi être intégrée à l’UE.
Cependant, à court et moyen terme, les sujets énergétique et agricole sont primordiaux pour l’Europe. La première question consiste à savoir comment réduire, dès à présent, la dépendance européenne au gaz et au pétrole russes. L’Europe doit entamer une refonte de sa politique énergétique et redéfinir ses axes d’approvisionnement : sur ce point, le conflit joue un rôle de catalyseur. En ce qui concerne l’aspect agricole, l’Europe a progressivement renoncé à la présence d’une agriculture forte sur le continent après la Seconde Guerre mondiale, au profit du développement du secteur tertiaire. La perspective de possibles pénuries agricoles pourrait aussi faire évoluer ce modèle plus rapidement
Parmi les valeurs démocratiques, la liberté d’expression donne la parole aux adversaires de la démocratie. Cela peut-il fragiliser les pays démocratiques ?
Au contraire, il me semble que la possibilité d’exprimer des idées violentes par la parole peut atténuer la violence physique, en offrant un exutoire aux frustrations politiques et sociales comme aux revendications extrémistes. Historiquement, les vagues d’actes terroristes, d’extrême droite, d’extrême gauche ou autres, sont souvent apparues lorsque ces revendications ne pouvaient pas s’exprimer par des voies légales - je pense par exemple aux mouvements régionalistes.
Certaines lois en lien avec la liberté d’expression, comme celle sur les fake news, peuvent aussi se révéler problématiques pour la démocratie : en l’occurrence, c’est forcément le pouvoir en place qui définit ce que sont les fake news ; or, tout gouvernement qui définit une vérité ne définit en fait que sa propre vérité.
Pour aller plus loin
- Ouvrage - La République moderne. La IVe République (1946-1958) ; Jenny RAFLIK ; 2018 ; Le Seuil
- Ouvrage - Guerres invisibles. Nos prochains défis géopolitiques ; Thomas GOMART ; 2021 ; Tallandier
- Analyse - Guerre en Ukraine : vers un renouveau de l'Otan ? ; Lou ROMÉO (France 24 – 2 mars 2022)
À Nantes Université
À Nantes Université, une mission "Démocratie universitaire" a été mise en place pour déployer les conditions d'une démocratie active, plus collaborative et participative au sein de l'établissement. En savoir plus
FORMATIONS
- Master 1 Science politique de l'Europe (Mention Études européennes et internationales)
- Master Histoire du droit et des institutions
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Credits:
Inclut une image créée par Richard Villalon - "Le vote blanc"